"Requiem" : Délivrez-nous du mal

Hans-Christian Schmid, 2006

Ce film sintègre plus ou moins bien dans le renouveau du cinéma allemand, ce que le festival de Paris-Cinéma en juillet dernier a appelé «lembellie allemande» avec des réalisateurs comme Christoph Hochhäusler (« Le Bois Lacté », « LImposteur » ), Henner Winckler (« Lucy » ), Bülent Akinci (« LAssureur-vie » ) ou Ulrich Köhler (« Montag » ). Un cinéma du quotidien dépouillé et intuitif, sans pathos inutile ni ornementation, filmé de façon presque clinique, blanc et froid avec une profonde psychologie sous-jacente des personnages. Ici, le sujet est très différent et le traitement des images dans le style de lépoque, mais subsiste la narration factuelle et dépassionnalisée dun sujet où le réalisateur Hans-Christian Schmid aurait pu en faire des tonnes : le récit dans les années 70 en Allemagne, du calvaire dune jeune fille épileptique embringuée dans des superstitions et lobscurantisme religieux des campagnes de lépoque que sa famille fera exorciser au lieu de la faire soigner.

—–

La première scène montre une jeune fille essoufflée en vélo, on entend son essoufflement dès le générique, elle se précipite dans une église et supplie «bitte!» Dans la scène suivante, Michaela, 25 ans, vient de recevoir un avis favorable de luniversité, elle brandit le courrier administratif devant ses parents consternés. La mère, dure, la casse sans ménagements « tu timagines, avec ton problème ! », le père compatissant et coupable avoue quil était au courant Michaela emménage dans un foyer de jeunes filles en ville, dès son arrivée dans lamphi, le prof la descend parce quelle arrive en retard, lancienne copine de classe lui tourne le dos. Dans sa chambre au foyer, Michaela, seule, avale un comprimé, tout le long du film, cette boite de médicament est présente, rassurante et menaçante, rappelant la possibilité dune crise dépilepsie Ce qui est frappant dans le nouveau cinéma allemand, cest limportance des objets et des gestes quotidiens filmés très sobrement, sans gros plans ni effets, une boite de médicaments sur une table de nuit pour la maladie, un cheveu blanc devant le miroir pour le vieillissement, etc tout est dit en un plan discret quil faut lire presque entre les lignes, le spectateur étant projeté dans un miroir de la vie moderne égoïste et solitaire où personne ne regarde rien ni personne ou si rarement.



 

Pendant que la vie de fac sorganise, les pélerinages en famille vont bon train, Michaela y rejoint ses parents : cest là quelle a sa première rechute, une crise dépilepsie tellement attendue et redoutée par langoisse des parents quon dirait quelle la provoquée Son père la ramasse par terre et lui dit quheureusement que ce nest pas sa mère qui la voit comme ça Le comportement de la mère est assez monstrueux, allant jusquà jeter à la poubelle les vêtements neufs de Michaela dont elle est si fière, ceux quelle a achetés pour plaire à Stephan à la fac Tant que Michaela essaye de sen sortir hors du foyer familial, la mère la démolit moralement et multiplie les brimades et les coups bas, elle ne sadoucira que quand sa fille rentrera vaincue chez eux, ayant renoncé à lutter. Le père suivra une trajectoire inverse, complice de sa fille, il laidera comme il peut à vivre comme toutes les étudiantes de son âge mais seffondrera à son retour quand la mère prend les choses en main.


Le film est lourd et angoissant, on redoute la crise dépilepsie de Michaëla comme toute sa famille tout en étant révolté par leur comportement : dans le premier tiers du film, il subsiste encore quelques rares moments légers, dans le second tiers, malgré la présence de deux personnages équilibrés : Hannah lamie et Stephan le copain, les dés sont jetés, on attend le drame, dans le troisième tiers, cest lépreuve finale Limage est parfaitement dépressive, morne comme une photo jaunie, un film dépoque sous-exposé, le ciel bas, léclairage insuffisant virant au jaune éteint, les personnages habillés dans les mêmes tons, ocre, beigeasse, blanc sale, les tapisseries des murs marron clair, les cheveux de Michaela châtain terne, par ci par là, des signes religieux, un crucifix sur un mur, un rosaire, un livre sur Sainte Catherine martyre Heureusement pour nous spectateurs, la BO rock années 70 apporte un peu de réconfort dans cet univers lugubre (rock allemand : Amon Düül, Zarathustra ; « Anthem » de Deep purple, etc…).


Sans concessions, le film dissèque la peur de la crise paralysante qui en arrive à accélérer la survenue du mal par des comportements de défense allant dans le sens de la maladie : Michaela boit de lalcool contre-indiqué avec ses médicaments, sa famille la stresse en croyant la protéger Comme il démontre limpuissance de lamour et lamitié à aider autrement que ponctuellement Michaëla, isolée mentalement, en proie à la peur de la folie, dont létat nécessite des soins médicaux quelle et sa famille réfutent : on comprend que la jeune fille a passé des années denfance dans des hôpitaux, quelle ne veut plus y retourner, ce qui ira dans le sens de la décision insensée de ses parents de la garder avec eux à la maison pour la faire exorciser



Bien entendu, cest un film pénible à regarder, dautant plus quon connaît le sujet et quon attend en regardant lhéroïne se débattre dans un combat perdu davance. Bien que le sujet soit éprouvant, le réalisateur filme Michaela avec une certaine distance, lui octroyant des moments de vie normale, ne faisant pas du personnage une malade à temps plein, ne la jugeant pas. Sagissant des parents et des prêtres, le regard du cinéaste est accusateur bien quon sente quil soit davantage concerné par la description de lenfer dune prison familiale que par les délires mystiques des exorcistes. Le genre de film quon ne revoit pas

 

Notre note

3 Stars (3 / 5)

Mots clés: , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Back to Top