"Antonio das mortes": Glauber Rocha et le cinema novo

Glauber Rocha, 1969

 

 

Glauber Rocha en qq mots…

 

En aout 1982, mourrait à 42 ans le maître du «cinema novo», le réalisateur, journaliste et polémiste, Glauber Rocha, passé de la célébrité mondiale immédiate avec «Le Dieu noir et le diable blond» (« Deus e o diablo na terra do sol » ) (1967) à la détestation avec son dernier film «L’Age de la terre» (« A idade da terra » ) (1980…) jusqu’à l’oubli… Quand il rentre au Brésil en 1976, après cinq années d’exil en Europe (1969/1976), il ne tarde pas à lasser ses compatritotes par ses prises de positions sur tout, ses colères, ses scandales : Glauber Rocha, est omniprésent dans les médias de son pays qui le massacrent en retour : on assiste alors à un harcèlement médiatique réciproque. Le réalisateur repartira une dernière fois en Europe en 1980 et ne reviendra à Rio de Janeiro que transporté en avion, presque mort…

 

Fêté par les critiques de tous pays dès son premier film «Barravento »(1961), c’est après «Antonio das mortes»(1969) que Glauber Rocha, conscient que ses films n’intéressent pas les Brésiliens, qui préfèrent se distraire avec des comédies édulcorées, voire avec le cinéma underground américain, part tourner deux films hors frontières :

 

«Le Lion à sept têtes» («Der Leone has sept cabeças») (1967), où on note la présence de l’acteur français Jean-Pierre Léaud et linfluence de Godard (qui avait fondé le groupe Dziga Vertov contre le cinéma de représentation), tourné au Congo, est une quête des racines Africaines du Brésil et une théorie sur le colonialisme euro-américain en lAfrique. «Têtes coupées» («Cabeças cortadas») (1970), tourné en Espagne, va encore plus loin dans la recherche des racines et tente d’élargir le problème d’identité Brésilienne à l’ensemble des cultures latines. Un film compliqué au montage «spatial» (le temps nexisterait pas dans le film) et qualifié par lauteur avec son sens de la démesure de «tragédie non shakespearienne et de comédie non bunuelesque» (Bunuel influença Rocha quau demeurant il admirait en retour, bien que nappréciant pas grand monde).
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De 1973 à 1975, Glauber Rocha partageant à Paris et à Rome la vie de Juliet Berto, égérie godardienne en révolte comme lui contre le système et le starlette-system, tourne avec elle «Claro» (1975), film sur le déchirement entre lui et l’occident décadent (dont l’Italie de Pasolini), qui confirme par défaut son obsession monomaniaque pour le Brésil.

 

 

Le Film «Antonio das mortes»

 


 

Présenté à Cannes en 1969 pour biaiser la censure brésilienne qui empêche la sortie du film, «Antonio das mortes» rafle le prix de la mise en scène avec Visconti comme président du jury. Les années précédentes, Cannes avait déjà applaudi «Le dieu noir et le diable blond» (« Deus e o diablo…. » ) et «Terre en transe» (« Terra em transe » ) (1967).

 

Personnage que l’on avait déjà rencontré dans « Deus e o diablo », Antonio das Mortes est une sorte de mercenaire engagé par de riches propriétaires du Sertao (région pauvrissime du Nordeste) pour étouffer les mouvements de révolte des beatos, les paysans pauvres exploités, et tuer les chefs des bandes armées qui les défendent, les cangaceiros, devenant un « tueur de cangaceiros ». Quand il arrive dans le sertao, Antonio das Mortes, homme barbu d’allure colossale drapé dans un grand manteau de drap sombre, est chargé par le propriétaire terrien, le coronel Horacio, vieillard aveugle enveloppé dans un drapeau (vociférant quil ne partagera pas son bien) de tuer le chef cangaceiro Lampiao, puis son remplaçant Coirana. Antonio das Mortes blesse lhomme à mort au cours d’un duel mais n’en tire aucune satisfaction, au contraire, ce lugubre travail lui fait comprendre qu’il se sent à sa place du côté des opprimés «Il me faut trouver un autre ennemi pour donner un sens à ma vie» dit alors Antonio das Mortes


Dès le générique, on se sent très mal à laise pendant que la bande son passe les gémissements d’un homme agonisant. Le film est une sorte de conte mystique tournée avec «les moyens du bord» et un souci affiché de misérabilisme qu’on retrouvera dans tout le cinema novo. Car il est impossible de parler de ce film, comme d’un autre film du cinema novo sans considérer qu’il fait partie d’une oeuvre, et au delà, d’une oeuvre collective dont Glauber Rocha était le leader et l’initiateur, l’âme et la conscience, mais pas le seul artisan…

 

 

Le Cinema Novo en qq mots…


Cinéma pauvre fonctionnant avec de faibles moyens ayant justement l’ambition de dénoncer au monde entier la pauvreté de son pays, le cinema novo fait des films laids et tristes à dessein, et faute de moyens, une misère sur le fond et la forme qu’il ne veut pas cacher mais montrer. Ayant posé par ailleurs que la seule alternative possible en réponse à cette pauvreté extrême (et à la faim), est la violence, le cinema novo est un cinéma violent bien que peu démonstratif dans la violence (en regard des films daujourdhui). Glauber Rocha voulait faire plus que montrer la faim des déshérités du Nordeste dans ses films, son ambition était de faire ressentir cette faim à un public occidental pour qui le Brésil demeurait exotisme et colonie (Glauber Rocha savait que les nordestins avaient honte de cette faim et il s’en insurgeait). Cest lors dune conférence italienne sur le tiers-monde en 1965 que le réalisateur parla le premier d’une «esthétique de la faim» quil développa ensuite.

 

 

Pour Glauber Rocha et jusqu’à sa mort, le cinema novo était le contraire d’un cinéma statique : c’était une oeuvre en devenir réalisée par un groupe de cinéastes «Cinema Novo» qu’il considérait comme sa famille et qu’il porta à bout de bras toute sa vie, même quand le groupe avait déjà explosé depuis longtemps…


« Antonio das mortes », le fond et la forme…

 

Daprès Glauber Rocha lui-même dans une interview, le film «Antonio das mortes» est en rupture avec la culture cinématographique. Il convient avoir fait «Deus e o diablo» à cause de limpossibilité de faire un vrai western et avoir été influencé par Orson Welles pour «Terre en transe» et dit alors d«Antonio das mortes» : « cétait lanti-« Citizen Kanes ». Jai fait un film qui a été le film populaire et nationaliste par excellence, au sens noble du terme… » «Antonio das mortes» …cétait l »Alexandre Nevski » du sertao, lopéra global inspiré par les leçons dEisenstein… » Malheureusement, et Glauber Rocha en souffrira toute sa vie, son cinéma est demeuré la propriété d’un public de cinéphiles et n’atteindra jamais les couches populaires qu’il visait…

 

Cest sans doute ce choix narratif qui est le plus difficile à appréhender pour le spectateur daujourdhui habitué à la «réalité» (made in US) au cinéma : ce mode de représentation théâtrale stylisée au cinéma avec foule de symboles mystiques ou pas. Le chapeau dépoque de cangaceiro sur la tête du comédien qui interprète le chef tué en duel. Le personnage de la sainte (épouse de Glauber Rocha), cavalière habillée en blanc et formant un trio (le cangaceiro, la sainte et le guerrier noir) face à un autre trio (Antonio, le professeur, le commissaire). La représentation simpliste de la conversion de la compagne du colonel, Laura, quon découvre vêtue richement de soie mauve et qui rejoint dépenaillée la troupe des opprimés Le cangaceiro agonisant quon traîne sanguinolent avec la position du Christ en croix Les étreintes ensanglantées avec Laura, lancienne maîtresse du coronel Horacio Le tout sur un fond de ciel gris sans un seul rayon de soleil jamais Dans ces régions désertiques dune beauté insensée que limage gomme comme pour présenter le négatif de la photo, avec une passion non dissimulée.

 

Conclusion, impressions… 

Cest un film qui dérange, dans le fond et dans la forme, qui irrite avant même les premières images Le son est essentiel dans le cinéma de Glauber Rocha : alternance des chants incantatoires et des envolées lyriques stridentes qui sont comme les churs dune tragédie antique, percussions bahianaises étranglées, personnages qui crient leurs souffrances Sil fallait chercher la représentation insupportable de la violence, ce serait du côté sonore : les interminables râles du mourrant, lanti-western

 

Un cinéma du trop (du trop-plein et du trop-vide) avec une sur-représentation symbolique, une surexploitation des superstitions populaires et des signes mystiques primitifs, une dramatisation volontaire du drame avec un surjeu ostentatoire des personnages, un vrai chemin de croix Sur lécran ou dans la salle (nous étions onze dans la salle de cinéma…), même combat Quelle force Quel refus du désespoir Quelle rage (pas la haine mais la rage). On comprend mieux en sortant que le réalisateur soit mort davoir porté tous les maux de son pays sur les épaules pendant 42 ans

 

 

Site officiel de Glauber Rocha
(on peut y acheter en ligne deux films en DVD « Deus e o diablo » et « Terra em transe » avec sous-titres français et frais de port aussi…)

 

A lire en priorité : « Glauber Rocha » par Sylvie Pierre : publié en 1987, il a été réédité en 2005. Editions Cahiers du cinéma. Sylvie Pierre, amie proche de Glauber Rocha, a travaillé aux Cahiers pendant des années et a vécu ensuite cinq ans au Brésil à partir de 1971. De retour en France, elle a bp oeuvré pour la reconnaissance du cinéma Brésilien. Un livre absolu sur Glauber Rocha vu de l’intérieur et de l’extérieur, pudique et passionnant…+ « Le Siècle de cinéma » de Glauber Rocha a paru en traduction française cette année.

 



Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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