THE HIT (1984) de Stephen Frears : polar noir existentiel

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Stephen Frears, président du 60ième festival de Cannes en mai 2007, à quoi ressemblait donc "The Hit", son second film, avant qu’il n’accède à la notoriété avec "My beautiful laundrette"???

Film quasiment muet pendant un certain temps, il faut cependant tendre l’oreille pour vérifier qu’on n’y parle pas tant les images se suffisent à elles-mêmes. Londres, 1973, deux phrases en un quart d’heure : première phrase : «Willie, 6h30!» après un plan du visage de Terence Stamp fumant au lit et un plan plus large qui nous le montre dans une chambre d’hôtel minable. Willie se lève et s’habille avec soin, souriant à demi à la caméra comme on se regarde dans un miroir. Seconde phrase : «T’as peur Willie?» pendant que quatre hommes jeunes aux mines patibulaires, réunis autour d’une table de breakfeast, en sortent pour s’engouffrer dans une voiture. Couloir de la banque et on saute à pieds joints dans la salle du tribunal où on juge les quatre malfrats. Willie Parker est en train de dénoncer ses complices avec zèle prétextant le remords, lui n’a pas fait grand mal, il conduisait l’auto. Les dénoncés sur le banc, le chef de la bande Corrigan à leur tête, entonnent alors un chant de vengeance "on se retrouvera…"

Espagne 1983, Willie Parker a refait sa vie sous le soleil hispanique quand quatre voyous envahissent sa maison. Tenté de résister, il finit par se laisser emmener avec un sac sur la tête. La «livraison» de Willie à un certain Braddock va provoquer l’explosion de la voiture des quatre voyous dont le tueur se débarrasse illico presto. S’engage alors un voyage à trois, puis à quatre, une sorte de road movie absurde, de drôle de marche vers la mort de Willie se sachant condamné depuis dix ans par le caïd Corrigan, patron de Braddock.

Braddock (John Hurt) et son chauffeur Myron (Tim Roth) étant chargés de ramener Willie (Terence Stamp) à Paris où habite désormais Corrigan, on va chercher à Madrid la voiture d’un gangster dans une planque balisée, qu’on trouve malencontreusement squattée par un gros cave en peignoir jaune et pantoufles aux pieds : Harry. Ange ou démon, Willie se comportant apparemment comme un imbécile heureux, clame à Harry qui ne veut pas l’entendre «je suis Willie Parker» le condamnant à mort puisqu’il a lu le journal relatant son kidnapping. Braddock s’apprête à se débarrasser d’Harry quand le peignoir jaune gagne du temps, Maggie, sa maîtresse, arrivée dans l’intervalle, il obtient qu’ils l’emmènent en otage et lui laissent la vie sauve. Mais Willie se méfie de Harry et prévient Braddock, mine de rien, qui surprend Harry en train de les dénoncer… Tout comme Willie se laisse faire parce qu’il attend ce retour de bâton depuis dix ans, Harry sait qu’il a mérité la mort, en étant surpris téléphonant à la police.

Un policier ayant été tué au début de l’aventure, le voyage se transforme rapidement en cavale à quatre : Myron, Braddock, Willie et Maggie. Chemin faisant, le calme imperturbable de Willie joue en sa faveur, Braddock et Myron n’ont plus envie de le tuer et pourtant, le sens du devoir du tueur à gages, son comportement professionnel, l’imposeraient. C’est Myron, le premier, qui cède à la sympathie, en demandant à Willie pourquoi il (un homme de sa trempe) a balancé ses copains, cette simple phrase montre l’estime qu’inspire à Myron le comportement calme et zen de Willie, le sage, qui parle de la mort comme dans les livres de philo, dix ans de lectures… Myron, jeune voyou déjanté et colérique, n’est pas un pro, engagé comme chauffeur occasionnel, il s’attache vaguement à Willie et craque pour les rondeurs de Maggie. Sans avoir l’air d’y toucher, Willie, faux gentil, faux rêveur, va mener la barque, donnant des directives à Braddock qu’on croira influençable car inflencé par Willie. Mais si Braddock finira par exprimer sur sa physionomie déprimée et agacée un sourire à Willie en fin de parcours, ça ne l’empêchera pas de faire son métier…

En cela, le film est cruel car les certitudes et la morale des personnages passeront toujours avant leurs sentiments quels qu’ils soient. Le développement de l’intimité entre les quatre personnages ne changera pas l’issue du voyage, le contrat initial de Braddock, le tueur.

C’est ce contraste entre l’amélioration des rapports entre les quatre personnages, avec la naissance, non pas d’une amitié mais de penchants les uns pour les autres, et cette certitude non négociable de Braddock (il fera son boulot de toute façon) qui est l’ossature du film : des variables et une constante. C’est également la juxtaposition des comportements individuels affichés face à la mort qui marquent le contraste, divisant le groupe en deux catégories : ceux qui n’ont pas peur et les autres. Ces comportements modifiables et modifiés des uns et des autres au fur et à mesure du périple, sans pourtant parvenir à détourner le sens du devoir du chef, fait de ce polar plutôt lent et contemplatif un film choc avec des soudains accès de violence à froid.
De Willie le philosophe qui prêche face à la nature, dort comme un enfant avant l’heure de son exécution ou Maggie, la chatte, qui mord Braddock au sang (intuitant que ce dernier semble apprécier), séduit Myron, qui va en réchapper et quand? De Willie sans peur et Myron terrifié par la mort, qui va sauver sa peau et pour combien de temps ? Avons-nous une influence pour différer l’heure de notre mort, ultime étape incontournable? On comprend pourquoi ce film fut à sa sortie qualifié de «polar métaphysique».

Filmé de main de maître avec des images «parlantes» disant sans paroles l’essentiel en un plan, et des sons souvent inintelligibles en arrière-fond sonore comme dans la vie réelle (lors de l’enquête du commissaire de police (Fernando Rey) en parallèle, filmée de loin), sur une musique de Paco de Lucia (et un thème d’Eric Clapton**), ce film frappe par sa personnalité : il ne ressemble à rien de connu si ce n’est quelques clins d’œil parodiques au film noir : Braddock faux Bogart et Maggie fausse femme fatale. Des idées de mise en scène en veux-tu en voilà, des acteurs au top, Tim Roth et John Hurt impeccables, pour un polar noir philosophique beau comme Terence Stamp vêtu de blanc immaculé, les cheveux argentés, le regard bleu glacier… Soderbergh s’est servi des images de Terence Stamp de "The Hit" pour représenter son héros plus jeune dans "The Limey" (1998, "L’Anglais", voir la critique sur le blog CinéManiaC…). Il y aurait donc une vie après "Théorème"*…

 "Le tueur était presque parfait" 

Le DVD "The Hit" a été publié avec le supplément du WE de la semaine dernière (samedi 10 mars), je sais qu’on peut racheter les DVD à la rédaction du "Monde" (6,50 Euros)

*film de Pasolini avec Terence Stamp, Sylvana Mangano et Anne Wiamzeski.

** corrigé après com, pardon pour le lapsus calami…

Lundi 19 et mardi 20 mars : encore deux jours du Printemps du cinéma à 3,50 Euros la place!

 

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Posted by:

zoliobi

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