"L'Usine" de Magnus Dahlström : l'apprentissage des rapports de force

février 2007, mis en scène par Jacques Osinski

 



Une fois nest pas coutume, le blog a fait une entorse au tout cinéma pour aller voir «LUsine» de Magnus Dahlström au théâtre du Rond Point à Paris. Cet écrivain suédois, peu connu en France, a écrit une dizaine de pièces de théâtre dont « LEpreuve du feu » adaptée en 2002 par Stanislas Nordey. Cest la première fois que Jacques Osinski sattaque au répertoire contemporain en explorant les sous-sols pavés de mauvaises intentions de «LUsine». Bien que, pour avoir vu il y a quelques années son adaptation de «Sladek, soldat de larmée noire» (1929) de Horväth, les thèmes des deux pièces sont convergents par bien des aspects.

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Six ouvriers sidérurgistes bavardent à lheure de la pause dans lentresol de lusine. Poursuivie comme une discussion du café du commerce dont on naurait pas entendu le début, la pièce débute par le développement dun point de vue farfelu sur la supposée mainmise des extra-terrestres sur le monde en général et lusine en particulier, sujet phare de John qui préfère y voir la seule explication à ses malheurs. Aussitôt, un interlocuteur se détache pour polémiquer avec lui, cest Douglas, détesté par John pour posséder un petit portefeuille dactions et défendre le libéralisme.

Le second sujet abordé est moins anodin quil ny paraît : Gisela, absente du tableau, est sur le point de quitter lusine grâce à lassurance vie de son mari qui vient de se suicider. Pire, elle va changer de nom pour achever de leur tourner le dos. Linsupportable de cette démission de Gisela, ayant soudain les moyens déchapper à la misère de ses camarades, a neutralisé tout sentiment de compassion à son égard.

Certains parlent pour être écoutés, John, le contestataire, qui soupçonne tout et tout le monde, Douglas, le consensuel, qui voudrait croire au progrès, Lena, la virago frustrée par sa beauté et sa jeunesse volée. Dautres parlent dans le désert avec la certitude ne nêtre entendus par personne : Sirpa, la dépressive, qui entretient un interminable monologue logorrhéique émaillé des propos suicidaires. Dautres encore se taisent dans lindifférence générale, Rolf, louvrier estropié qui claudique, muré dans un mutisme défensif, en rangeant inlassablement les outils car cest son poste de travail. Ou Einar, le vieux sage, sa calvitie rentrée dans ses épaules, qui se réfugie dans lannonce de banalités rassurantes dune autre époque où on avait à cur le travail bien fait. « il faut reprendre le boulot » répète-t-il mécaniquement. Viendront ensuite Gisela, la provocante, qui conduit sa machine en jupe et talons hauts, pour se persuader de sa féminité et va quitter le navire, remplacée par Sara, la nouvelle, le témoin de la névrose collective car elle débarque. Un seul personnage se situe un cran au dessus dans la hiérarchie : Sven, le contremaître, petit chef borné, le cerveau bardé de préjugés, avec un sens aigu de ne comprendre rien à personne, une composition dacteur subtile et pleine dhumour.

Mais, hormis Sirpa, qui se soustraira au conflit en mettant fin à ses tourments, nul néchappera au règlement de comptes qui envahira le terrain au fur et à mesure que monte la violence, un à un, deux par deux, tous vont sortir de leurs gongs. Dautant quun événement paradoxalement fédérateur obsède les personnages comme sil sétait produit la veille : la restructuration de lusine quatre ans auparavant, suite à un audit commandé à un certain Hagström. Une catastrophe qui a mis à pied la plus grande partie de leffectif dont le mari de Gisela. Mais qui a piégé à lépoque la machine qui a broyé et brûlé lennemi? Certains disent que lhomme, devenu un grand infirme, est encore vivant A la fois ange exterminateur sonnant la fin dune époque, dautant plus bénie quelle est révolue, et personnage exutoire providentiel, responsable de tous les maux, Hagström hante lusine et échauffe les esprits Pourquoi a-t-on renvoyé le père de John de lusine après laccident? Sest-il suicidé par désespoir ou par remords?

Tout au long de la pièce, chacun des thèmes abordés le sera en duo, en duel, entre deux ouvriers qui émergent du groupe et saffrontent. Après chaque sujet abordé, chaque duel, la lumière baisse jusquà une quasi pénombre, avec, quelquefois, le bruit infernal des machines-outils en toile de fond sonore. Une scène avec le personnage de Sirpa est particulièrement renversante, quon aurait pu filmer telle quelle au cinéma : dans une lumière déclinante, la jeune femme est seule sur scène. A sa voix off désincarnée, enregistrée, comme la sienne exposée tous les jours à la surdité générale, succède imperceptiblement sa voix en direct. La salle à ce moment retient son souffle, dans un silence de mort, superbe!

Drame social et polar, autopsie de la déréliction des rapports humains contemporains, de leur régression jusquà lanimalité la plus primitive, la pièce possède une force de frappe insoupçonnée, exploitée encore au delà du possible par une mise en scène à la dynamite, mèche lente. En resserrant létau de la montée dramatique dune main de fer dans le gant de bure dun dépouillement jusquà lépure qui cache bien son jeu, la mise en scène soffre, par dessus le marché, le luxe dun humour omniprésent qui, loin de nuire au désespoir du message, augmente le suspense en anesthésiant le spectateur crédule qui rit et ne voit rien venir !

Des murs vierges en béton gris barrés détroites fentes aveuglées de néons, des bancs et des tabourets, deux thermos de café, des gobelets, des personnages vêtus symboliquement en uniforme de bleus de travail, une BO du vacarme des machines-outils à létage supérieur, cest la partie émergée du décor du sous-sol de lusine où se déroule le drame. Un minimalisme contrastant drastiquement avec lexplosion des frustrations et des rancurs et le déchaînement des pulsions sanguinaires jusquà la barbarie dun final dune violence extrême.

De la mécanisation des métiers de lindustrie à linstrumentalisation de lhomme assimilé à une manette, à un geste répétitif, enchaîné à des règlements de sécurité du maniement des machines engendrant en retour un sentiment chronique dinsécurité, on peut facilement extrapoler le sujet de la pièce du particulier au général : à la culture généralisée de la peur et de la culpabilité aliénantes. Une société paranoïaque vivant dans la crainte du complot et de lagression, et, en cela, le dernier et dérangeant film de Friedkin «Bug» ne démontre pas autre chose (le danger infiltré dans la peau).

Pire, soumis à la machine broyante des profits des actionnaires (défendus par des comptables dans leurs « cages climatisées ») et à la tyrannie du rendement à moindre coût, la démonstration de ce nouvel esclavage sétend, bien au delà de l’usine, à luniversel de lhomme marchandise, lhomme jetable, au corps devenu inutile autrement que pour limage à en vendre (les marchés de la minceur, la jeunesse, la beauté). Un individu déshumanisé, formaté, castré dune existence propre, souvent drogué pour oublier. Lhomme hypercivilisé, en accumulant les frustrations (fonds de commerce du discours publicitaire) est soumis à une pression psychologique croissante et insupportable jusquà lexplosion et la régression à la case départ barbare, ces violences urbaines quon dit gratuites

Une pièce choc, sur le fond et la forme, une régénérante douche glacée au gant de crin!

Quelques pièces mises en scènes par Jacques Osinski :

« Mademoiselle Else » dArthur Schnitzler

« LEspérance » dOdon von Horväth

« Sladek, soldat de larmée noire » dOdon von Horväth

« La Faim » de Knut Hamsun

« Dom Juan » de Molière

« Le Songe » dAugust Strindberg

Les représentations au théâtre du Rond Point à Paris ayant eu lieu du 16 janvier au 25 février, les prochains lieux et dates de la pièce en RP et province : Maison de la culture de Grenoble du 6 au 10 mars 2007 ; Théâtre de Saint Quentin en Yvelines du 22 au 24 mars 2007 ; Forum du Blanc Mesnil du 29 au 31 mars.

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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