« Les Aventuriers » de Robert Enrico (1967) : les copains d’abord

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L’un est pilote, l’autre mécano, dans les deux cas, ils sont fous de sports extrêmes et d’aventure, Manu et Roland, malgré leur virilité affichée et le choix des acteurs dans ce sens, partagent leurs jeux d’enfants dans un monde d’adultes. Pour avoir tenté le pari de passer en avion sous l’Arc de Triomphe, Manu se voit retirer sa licence de pilote. Peu de temps après, les bricolages du moteur de la voiture de Roland l’envoie à la casse. C’est d’ailleurs dans un entrepôt de voitures pour la casse que les deux larrons tiennent leur QG. Dans ce lieu coupé du monde, Laetitia, jeune artiste, va apparaître un beau jour à la recherche de pièces détachées en ferraille à sculpter, Roland l’envoie sur les roses, elle insiste : elle n’a rien à faire, elle veut l’accompagner, il l’emmène sur le terrain d’aviation où Manu s’entraîne, elle ne les quittera plus.

Le film est baigné de gris comme l’acier, troué de quelques tâches rouge passion, la camionnette de Roland, l’avion de Manu, le bar rouge de la buvette de l’aérogare. Plus tard, les trois comparses iront au Congo à la recherche d’un trésor perdu sous les mers et de soleil, il y en aura peu, immergés qu’ils seront souvent sous l’eau grise avec leurs scaphandres en métal. Le film est découpé en trois parties, avant le départ à Paris, pendant la croisière au Congo, le retour en France.

Ce qui est frappant dans ce film, c’est l’atmosphère de nostalgie qui empreint tous les plans, même les moments heureux : filmées avec le recul, comme extérieures à l’action, les scènes du bonheur s’enchaînent sur fond d’entêtante musique de film (belle BO signée François de Roubaix), doublée de quelques sons réels, bruit d’un moteur, de la mer, des bribes de voix, des rires, avec ce sentiment d’éphémère, que ça ne va pas durer. La permanence du gris du ciel et de la mer, la musique récurrente, vont dans ce sens, mais l’ambiance tient surtout à la distance par rapport aux moments de bonheur, comme si le réalisateur voulait montrer au présent ce qui appartenait déjà au passé. C’est la grande réussite du film que ce décalage, cette mélancolie insidieuse et légère en filigrane du récit, tristesse diluée en avance sur l’horaire, justifiée bien plus tard par le tragique des événements.

Le casting est majestueux : Lino Ventura et Alain Delon, éloge de l’amitié virile, macho, que la présence de la femme aimée tacitement des deux ne parviendra pas à entamer. Laetitia, interprétée par Joanna Shimkus, superbe créature à la chevelure Boticellienne dans un genre rare à l’époque : le naturel un brin sophistiqué, que Robert Enrico, le réalisateur engagera ensuite à nouveau comme partenaire du rival Belmondo dans «Ho!» (1968…). Il faut voir la belle Laetitia en somptueuse robe métallique de Paco Rabanne avec d’immenses boucles d’oreilles en acier… accueillir les invités snobs à son vernissage, Manu et Roland, filant à l’anglaise comme deux ours apeurés par la foule. La même sur le bateau au Congo préparant la cuisine de ses deux hommes en jean et décolleté discrètement fatal. Dans les films des années 60, il n’y a guère de souci de réalisme, Laetitia s’installe dans la vie des deux hommes sans que nulle pulsion sexuelle affichée ou désir d’aller plus loin que cet amour désincarné, tacitement partagé, n’aille compromettre le tableau de l’amitié, excepté quelques rares phrases pudiques distillées au compte goutte, voire un geste bien timide de Manu.

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Au fond, les deux hommes sont restés des grands enfants qu’une grande fillette a rejoint dans leurs jeux, c’est un peu là que s’appuie la trame émotionnelle du film, cette pureté des sentiments au delà de la chair, cette amitié à la vie à la mort au service d’une vie à tenter de réaliser ses rêves, à fuir la réalité coûte que coûte. En cela, le film est plus daté que vraiment démodé, les mœurs ont changé, les costumes aussi, mais pas l’universalité des sentiments… Manu et Roland portent souvent veste et cravate au quotidien… il faut attendre leur croisière sur le bateau en Afrique, en jeans, mal rasés, les cheveux mi-longs décoiffés, pour qu’ils ressemblent aux gens tels qu’on les voit d’aujourd’hui…

On note la présence dans des seconds rôles de Paul Crauchet qu’on retrouve aussi dans «Ho!» et de Serge Reggiani, et, comme pour «Ho!», le scénario est signé d’un certain José Giovanni… Les deux films sont réalisés par Robert Enrico, un réalisateur resté dans les mémoires aujourd’hui surtout pour «Le Vieux fusil» (1975). Bien que la partie en mer et ce trio avec femme en partage et Alain Delon rappelle immanqablement "Plein soleil"(1960)***, le film est d’un genre radicalement différent. Un film romantique, pavé de bons sentiments et de valeurs écornées, de plaisirs démodés, interprété par des acteurs à la virilité à superlatif, tous deux au sommet de leur carrière, un film dont on dirait qu’il porte en lui la nostalgie d’un cinéma qui déjà, au moment où il est tourné, n’existe plus…

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***"Plein soleil" (1960) de Réné Clément avec Maurice Ronet, Marie Laforêt et Alain Delon de droite à gauche (photo ci-dessous) :
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NB. "Plein soleil" et "Les Aventuriers" existent en DVD, ce qui n’est malheureusement pas le cas de "Ho!"

 

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zoliobi

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