« Locataires » de Kim Ki-duk : squatter zen

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En accrochant des pubs sur les poignées des portes le matin, Tae-Suk peut repérer ensuite quelles maisons sont occupées le soir. Il choisit l’une d’entre elles et s’y installe sans rien voler, au contraire, il répare des objets, comme un pistolet d’enfant, une balance dans une salle de bains. Le jeune homme aime se fondre dans la vie des autres, portant leurs vêtements, grignotant leurs provisions au frigo, utilisant leur douche et leur brosse à dents, en profitant pour faire sa lessive. Le point faible de Tae-suk, c’est de se prendre en photo avec la photo de la famille en arrière plan, une manie qui va le perdre…

Un jour qu’il squatte une maison, Tae-suk aperçoit une jeune femme recroquevillée, le visage abîmé d’hématomes, assise derrière une porte. La jeune femme le voit en retour mais il ne s’en rend pas compte. Images superposées en transparence des deux jeunes gens, chacun en observation de l’autre. Le générique débutait avec des balles de golf s’abattant violemment sur une statue de femme : cette statue se trouve en fait dans le jardin de la jeune femme battue dont le mari a transformé la majeure partie en practice de golf. Un mari absent qui la harcèle au téléphone pour s’excuser ou menacer. Secoué par cette rencontre inopinée (belle séquence où Tae-suk découpe une photo de la jeune femme et la recolle en morceaux comme un patchwork), il retourne dans la maison et découvre Sun-hwa en pleurs dans son bain. Pour lui remonter le moral, il met de la musique et lui prépare des vêtements qu’il étale sur le sol : une jupe et un gilet rose tendre.

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Quand, plus tard, Min-gyu, le mari de la jeune femme battue, à la fois repentant et menaçant, reviendra dans la maison, Tae-suk enlèvera Sung-hwa, après avoir assommé son époux avec des balles de golf bien envoyées, et l’emmènera squatter avec lui d’autres maisons, d’autres appartements vides où ils se photographieront alors tous les deux sur les lieux.

Dès que Tae-suk et Sun-hwa se font prendre, le film change pour une dimension bp plus onirique, alors que la première partie respectait un subtil équilibre entre réalité et rêve où les situations étaient possibles dans la vie, toute proportion gardée. Enfermé en prison, Tae-suk va apprendre à devenir invisible en se cachant de son geolier qui se vengera en le rouant de coups de clubs de golf : les coups portés ne sont pas réalistes, on est alors entré dans un conte jusqu’à la fin du film. C’est la seule restriction qu’on peut faire s’agissant de ce film splendide : la seconde partie du film est déréalisée par rapport à la première partie, plus ancrée dans le réel. Bien qu’on puisse imaginer que c’est un parti pris du réalisateur de choisir de quitter le réel dès lors que le Tae-suk et Sun-hwa s’aiment.

Un film peu bavard où la jeune femme ne dira quelques mots qu’en dernière minute et le jeune homme pas grand chose non plus, sans que cela nous manque aucunement tant on est aimanté par la relation entre les personnages et la fluidité des images. Le tout sur une musique orientale légèrement décalée, chantée en arabe et non en coréen, celle qu’avait choisie Tae-suk pour Sun-hwa au départ, très belle BO douce et lancinante. Une histoire d’amour lumineuse et tacitement consentie entre deux solitudes, celle physique de Tae-suk, sdf sans doute au chômage, et celle morale de Sun-hwa, épouse battue. L’amour au pouvoir de repousser les limites de la solitude sauf devant la mort qui fait irruption dans une scène où le couple trouve un vieil homme sans vie sur le sol d’une maison qu’ils croyaient vide, son chien à ses côtés. Superbe film mélangeant subtilement et harmonieusement fantasmes et réalité, délivrant un message volontairement optimiste sans faire impasse sur la violence des comportements urbains qui touchent toutes les catégories sociales. Le symbole du golf, sport chic et flegmatique, à la fois jeu et danger, pouvant se transformer en arme offensive ou défensive, est éloquent, la violence est partout mais peut-être l’amour aussi.

Epilogue de Kim Ki-duk : "Il est impossible de savoir si le monde dans lequel nous vivons est rêve ou réalité"

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filmographie sélective de Kim Ki-duk (Corée du sud) : "The Coast guard" (2002), "Printemps, été, automne, hiver… et printemps" (2003), "Samaria", Ours d’argent 2004 à Berlin, "Locataires", lion d’argent à Venise 2005.

 

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zoliobi

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