"Looking for Mr Goodbar" ("A La recherche de Mr Goodbar") : l'agonie des seventies

Richard Brooks, 1977

Pitch

Années 1970. Une enseignante pour enfants malentendants, atteinte de la polio toute son enfance, jeune fille modèle le jour, s'aventure la nuit racoler dans les quartiers chauds en quête d'expériences sexuelles sans lendemain.

Cest le film culte par excellence, daté, démodé et hors mode, anachronique et universel, plombé des dernières années de la révolution sexuelle préfigurant les futures années 80. Opaque et sombre, le plus souvent filmé dans une semi-pénombre verdâtre, sans espoir. Des intérieurs saturés de lumière artificielle et d’ombres, des corps emmêlés dans le noir, des journées livides d’hiver, des néons rouges dans les quartiers chauds, des atmosphères enfumées dans les bars. L’image du film, à elle-seule, est oppressante, émétique, la BO obsédante, avec des morceaux allant du free jazz au leit-motiv de la musique disco de Donna Summer et Diana Ross.

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Après la rupture avec Martin, son prof de lettres et premier homme de sa vie, macho et brutal, quelle simagine aimer quand il lui appris la jouissance, Theresa Dunn (Diane Keaton), professeur pour enfants malentendants le jour, se perd la nuit dans les bars de San Francisco à la recherche dun plaisir sans visage.


Le film juxtapose les scènes de Theresa à lécole avec sa classe délèves malentendants, dont la petite Amy, sourde et muette, quelle va prendre en charge, et les scènes de Theresa la nuit buvant un verre au comptoir dun bar à la recherche dun homme de passage. La correspondance est appuyée par la mise en scène, surlignant la double vie de Theresa : le jour, la vertu, la restauration du corps des autres, de la parole des enfants handicapés, la nuit, le vice, la recherche effrénée du plaisir jusquà lavilissement de son propre corps, lenvers du décor.


Lenfance de Theresa la condamne : marquée au fer rouge par une scoliose invalidante et des manipulations traumatisantes dans les hôpitaux, une maladie congénitale niée par son père qui la fait soigner pour une polio et lexpose dans le salon emmurée dans un plâtre qui lui enserre tout le corps, la petite fille de 8 ans apprend la souffrance et le martyre du corps. Les images de cette période cauchemardesque sont montrées au début du film, filmées en noir et blanc et de manière stroboscopique, comme la fin du film


Le père de Theresa, homme tyrannique et borné, catholique intégriste, féru de plaisanteries niaises et de jeux télévisés (la télévision est allumée en permanence, assourdissante, dans la maison des parents de Theresa), naime que sa fille Katherine, une beauté blonde quil considère comme une perfection issue des ses gênes ayant échappé à la scoliose atavique familiale.

 



Les rapports entre les deux surs sont la seule relation humaine du film. Car la ravissante Katherine, hôtesse de lair déprimée à la vie dissolue, qui affole tous les hommes et son père en premier, est la seule à comprendre que la perfection, humainement parlant, la martyre, cest Theresa. Au début du film, Katherine dit à Theresa que cette dernière sait bien quelle ne vaut rien En croyant aider Theresa à sémanciper, en lui faisant louer un appartement dans son immeuble par un des ses amants fortunés, Katherine, totalement frivole, trop occupée à sétourdir de sexualité de groupe, davortements répétés et de drogues, va pourtant fournir un cadre matériel sur mesure à la perte de Theresa.


Au bout de 45 mn, il arrive Richard Gere au sommet de son art et de sa séduction, dans un des ses meilleurs rôles (avec « American gigolo » et le remake tant contesté d' »A Bout de souffle ») : Tony Lo Porto Dans le bar devenu le QG de Theresa, un gigolo surexcité, qui tambourine avec ses poings sur le comptoir, sapproche delle pour lui proposer une nuit avec lui, se présentant comme le meilleur coup sur la place Il disparaît avec une blonde à son bras Quelques semaines plus tard, il réapparaît dans le même bar «Looking for me?» (la phrase choc prononcée par Richard Gere) Géniale composition de Richard Gere/Tony, bad boy fauché sorti de nulle part, lunettes noires et imper mastic pour partir « bosser » en pleine nuit ou dansant frénétiquement en slip bleu marine dans l’appartement de Theresa, entre hystérie et violence…


Sen suit une liaison violente bien quépisodique entre le prof déluré et le voyou sans vergogne qui débarque chez Theresa à limproviste en forçant la serrure de son appartement. Tony disparu qui la maintenait dans une sorte de relation à deux, si dangereuse et improbable soit-elle, Theresa va plonger : hantant les boites toutes les nuits, fréquentant les dealers et ramenant chez elle nimporte quel cave, la nuit a pris le pouvoir sur le jour et ses activités professionnelles. Et surtout, le référentiel de Theresa a changé : James, jeune homme beau, bien élevé et respectueux, amoureux delle et adoubé par son père, lassomme et la rend cruelle, elle léconduit, se moque de lui comme on sest moqué delle (anachronisme de la scène où elle le tourne en ridicule quand il utilise un préservatif, les années avant le sida..). Quand, après des semaines, Tony revient profiter delle, elle le vire. Theresa a renoncé à l’idée de l’amour, comme elle avait essayé d’y croire avec son prof de fac. A présent, Theresa, initiée aux sensations fortes par Tony (un serial lover qui fera pourtant preuve de quelques scrupules avec elle), semble assumer son addiction au plaisir pur (« je veux tout! »), mais, au delà, la recherche inconsciente du martyre du corps jamais satisfait est en marche Theresa chasse à présent les hommes de son lit en pleine nuit pour avoir la paix. Cest ce qui va la perdre, cette sous-estimation de la névrose et de la susceptibilité de lautre, ce rire pour les jeter dehors de façon ludique, cette absence totale dintérêt pour eux malgré sa gentillesse naturelle. Un soir de réveillon, Theresa rencontre dans un bar un jeune homme ambigu qui vient de plaquer son amant en larmes, elle laccoste pour échapper à James qui lennuie, le type ressemble un peu à Tony

 


Lanalyse de la société middle class américaine est dune dureté quon retrouve par exemple ensuite dans «Crimes of passion» (1984) de Ken Russel(lire la critique du film…), un film proche par le sujet et le traitement du sujet avec une héroïne menant une double vie et un cauchemar climatisé sans retour. La télévision omniprésente dans lappartement des parents de Theresa, les lugubres nuits de fêtes, de Noël et de réveillon du nouvel an (étrangement, le film se passe pendant les fêtes de 75, 76, 77), lhyper-consommation de tout, des gens et des choses. Cest un film plus noir que noir où les libertés aliènent, où les familles démolissent, où la communication est coupée, où la nuit nen finit plus La dernière scène du film est très dure à supporter, cela fait n fois que je vois ce film et je nai jamais pu la regarder en entier, et dailleurs, la mise en scène va dans ce sens



Richard Gere et Diane Keaton


Backstage :


Tiré d’un roman à succès de Judith Rossner, qui partait d’un fait divers d’une jeune femme de 27 ans retrouvée assassinée dans son appartement de New York, les critiques cinéma de l’époque ont pointé que Richard Brooks n’avait pas affiché clairement les penchants masochistes de Theresa comme dans le livre (que je n’ai pas lu personnellement) et pourtant, la démarche autodestructrice de Theresa ne fait pas de doute…


Quand Richard Brooks engage Diane Keaton qui tourne quasiment au même moment « Annie Hall » de Woody Allen (elle obtiendra l’Oscar), il lui donne un parfait contre-emploi, elle va s’en tirer au delà de ses espérances… Par ailleurs, la réputation du futur total séducteur des années 80 Richard Gere étant à l’époque passablement sulfureuse (il n’était pas encore converti au boudhisme), le réalisateur le prévient de ne pas brusquer la sage Diane Keaton…

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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