Soirée Seijun SUZUKI, Japon années 60, une nuit sur le câble…

Nuit Seijun Suzuki : La Barrière de la chair (1964) Elégie de la bagarre (1966) La Marque du tueur (1967)

Encouragée par le critique TV annonçant le film en disant que Suzuki, dont j’ignorais tout, était vénéré par Jim Jarmusch et Quentin Tarentino, mon instint grégaire élémentaire m’a fait suivre le mouvement… et j’ai passé une soirée devant Ciné-Auteur, ou plus exactement, j’ai choisi deux film de Suzuki sur trois, en faisant impasse sur "Elégie de la bagarre" dont le sujet (dans l’armée pendant le seconde guerre mondiale) me plaisait moins.

"La Barrière de la chair" (1964)

Emblématique du film érotique soft japonais des années 60, le réalisateur avait pour consigne de faire un film sexy et racoleur, il fera beucoup mieux…

Une jeune fille, violée par des soldats en rase campagne, est recueillie en ville par quatre prostituées volubiles et joyeuses. Cette communauté possède en vérité des règles de vie très strictes : pas de proxénète mais un service facturé du « producteur au consommateur », pas de sexe non tarifié sous peine de punitions sévères. Quand l’un des filles succombera à la tentation de l’amour, passant "la barrière de la chair", ça provoquera un déchaînement de sévices cruels, voire sadiques, de la part des autres collègues de travail… D’autant que l’arrivée d’un soldat démobilisé ayant tué un américain, seul homme au sein de la communauté, va perturber l’équilibre de cette association de femmes émoustillées par ses manières rustres et son comportement macho.

Les punitions sont cruelles et complaisantes, pas loin du sado-masochisme : une prostituée qui s’est donnée et non pas vendue à un homme, est attachée vêtue de blanc à une croix pour être fouettée par ses camarades : transcendée par l’amour, elle supporte les coups de la fille rouge pendant que la fille verte prend conscience de la jouissance à frapper et être frappée, et ce sera elle la prochaine à fauter, à aimer et être punie. Le message du réalisateur passe sans doute par la bouche de ces femmes punies « c’est la première fois que j’aime… en devenant humaine, je serai condamnée » dit celle qui est fouettée. Dans la scène d’amour entre Maya et Shin, le soldat, elle sait déjà qu’elle sera condamnée par les autres, la question de Shin demeure sans réponse "Etre humain, c’est quitter la société?". Une condamnation qui va recoller les bribes de la communauté mise à mal par l’arrivée d’un homme fatal (comme une femme fatale dans un film noir pertube un groupe d’hommes), autour du châtiment infligée à Maya.

La première chose qui revient en mémoire , ce sont les couleurs, les quatre prostituées sont habillées chacune d’une couleur précise, des silhouettes monochromes, celle à la robe verte, la robe rouge, la robe jaune, la robe parme avec quelques changements au cours du film. A ces couleurs correspondent des caractères, des tempéraments : la prostituée en vert sexy et hystérique, la rouge dure et violente, la jaune grosse et stupide, la parme faible et timorée.

La première scène du film montre une descente de police qui embarque des prostituées dont on ne voit que des portions de corps qu’on traîne par terre, en gros plan : des jambes, des bras, et des visages trop maquillés. Les prostituées monocolores, les visages en surimpression, l’écran splité, le film est très visuel et très moderne pour les années 60, stylisé et novateur, une vraie découverte !

"La Marque du tueur" (1967)

Un film jugé par les studios qui le produirent comme tellement incompréhensible que Susuki fut renvoyé… Mais depuis les années 60, on en a vu d’autres… Dans une sorte de pastiche de la maffia japonaise où l’univers des Yakusas sont tournés en dérision, le tueur à gages Hanada (tueur n°3) va louper un contrat à cause d’un papillon passé dans le viseur au moment du tir, ce qui lui a fait tuer la mauvaise personne… Il sera alors poursuivi par ses employeurs (tueur n°1), devenu à son tour une cible. Apparemment, le sujet est un prétexte à l’inventivité et c’est un déluge d’images qui s’abat sur la rétine du spectateur bluffé. Impossible d’énumérer les trouvailles, il faut voir le film mais rien ne semble faire peur au réalisateur : vers la fin, une sorte d’incendie géant envahira l’écran, flammes de l’enfer, des motifs dessinés en noir et blanc viennent en insert de temps en temps, les tirs sont vus du viseur comme s’il s’agissait du tueur, etc…

Comme on l’a vu avec le film précédent, la chair n’est pas la dernière préoccupation de Suzuki. Ici, les rapports entre le tueur Hamada et son épouse frivole et nympho, sont violents et érotiques, l’amour vache en quelque sorte. Mais que l’épouse s’avise un soir de traiter son tueur de mari de bête, en bêlant « qui se ressemble s’assemble » et elle finira les bras en croix sur le carreau, pire, la tête dans la cuvette des WC, ce qui donne l’occasion d’un joli plan sur les cheveux noirs flottant dans l’eau… Absurde des motifs de conflits et rapports humains sur lesquels Suzuki n’est pas très optimiste… Morale surprenante du tueur avec ses lois, ses principes, son sens professionnel, désespéré d’avoir raté son contrat.

Un film assez génial, allumé et abstrait, sur fond sonore d’une obsédante musique de jazz qui n’est pas sans rappeler l’univers d’un Melville, qu’on regarde un peu plan par plan, tant c’est superbe, une curiosité.

Seijun Suzuki

En deux mots : Cinéaste de la distanciation entre la représentation et le sujet représenté, la stylisation, voire l’abstraction, fonctionnent chez Seijun Susuki comme un masque pour dissimuler l’essentiel. Qu’il s’agisse de l’univers stylisé et surcoloré de "La Barrière de la chair" ou de la déconstruction jusqu’à l’abstraction du récit dans "La Marque du tueur", Suzuki dénonce les tourments des protagonistes sous le masque de la représentation individuelle ou globale, et sans doute les souffrances de son pays, le Japon, en plein reconstruction dans les années 60.

La "Barrière de la chair" (1964) est le premier volet d’une trilogie sur la femme japonaise qui se poursuit avec "Histoire d’une prostituée" (1965) et "Karuchi Karumen" (1966). Pour contenir les délires du réalisateur, les studios lui demanderont de tourner "Elégie de la bagarre" (1966) en noir et blanc après la débauche de couleurs de "La Barrière de la chair"… Renvoyé définitivement des studios Nikkatsu après "La Marque du tueur" (1967), Seijun Suzuki en fera pourtant un remake vers la fin de sa vie en 2001, "Pistol opera" : ce sera son dernier film.

PS. Liste des sites qui vendent les coffrets de DVD de Suzuki sur l’incontournablewww.dvdpascher.net…

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Posted by:

zoliobi

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