Un Jardinier trop tranquille

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D’où vient ce ouf lors du générique de fin du film alors qu’on a rien à lui reprocher bien au contraire ? Est-ce cette succession de scènes, de plans, de personnages dont aucun ne se pose vraiment ? On cherche en vain un échange, une conversation, une action qui dure un peu… A présent, il n’est pas rare que des journalistes vous attendent avec un micro à la sortie de la salle de cinéma le mercredi et vous demandent « alors, qu’en avez-vous en avez pensé ? », sur le moment, j’ai répondu une chose et son contraire : déçue, j’étais déçue, pourquoi, à brûle-pourpoint, je n’en savais rien, peut-être à cause de « La Cité de Dieu », le chef d’oeuvre de Fernando Meirelles, j’en attendais trop… mais c’était quand même ce qu’on fait de mieux au cinéma en ce moment…

Un petit aéroport en Afrique, un homme accompagne un couple prendre l’avion, sur la piste de l’aérodrome, la femme en pullover rouge se retourne en souriant, elle fait un signe de la main à cet homme en costume cravate qu’elle vient de quitter… l’image blanchit, le pullover rouge se décolore, lumière blanche sur l’écran… Il ne la reverra jamais. On passe aussitôt à un gros plan sur les roues d’une voiture, la caméra s’éloigne, une voiture est renversée sur une piste, mais c’est surtout le paysage qui est renversant de beauté comme un tableau abstrait fait de terre et d’eau… les couleurs de l’Afrique en ocre du sable, bleu de la mer et rouge du soleil…, on transporte un corps jusqu’à une autre voiture bâchée, la caméra filme la scène en diagonale, l’image se renverse…

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Plus tard, on annonce à l’homme de l’aéroport dans son bureau triste gris et vert que sa femme vient d’être assassinée… Cet homme, Justin Quayles (Ralph Fiennes), fonctionnaire aux Nations Unies, se souvient de sa rencontre avec Tessa… Il faisait une conférence soporifique à l’ONU quand il s’est fait interpeller, puis carrément engueuler par une participante, une brune passionaria qui le sommait de prendre parti sur l’Afrique ; indifférente à l’interminable diatribe de cette inconnue, la salle s’est vidée et ils se sont retrouvés seuls tous les deux, lui amusé, elle honteuse, il l’a invitée à boire un café, elle l’a invité à la raccompagner chez elle… « I feel safe with you », c’est la première chose que Tessa lui a dit quand ils se sont aimés tout de suite, elle a bouleversé sa vie, il a laissé faire, émerveillé, lui qui ne se passionnait que pour le jardinage…

A présent, Justin Quayles se rend dans une morgue dans la brousse avec un autre homme, Sandy Woodrow, qui vomit quand on leur demande de reconnaître le corps de sa femme, encore plus bouleversé que lui. Bien qu’on ait retrouvé le cadavre de Tessa Quayle avec celui du Docteur Arnold Bluhm de « Médecins de la terre » près du lac Turkana, il semble qu’elle entretenait aussi une liaison avec Sandy, le collègue et meilleur ami de son mari qui le savait… Un petit côté « Jules et Jim » avec le portrait de ces deux hommes amis et amoureux de la même femme…

Tout le film est en flash-back, Justin Quayles, le terne diplomate préoccupé de ses plantes vertes, part à la recherche des assassins de sa femme et se souvient… D’une épouse lumineuse et passionnée dont il se rend compte qu’il la connaissait peu …. « Au coin du feu pendant que l’émeute gronde, c’est ainsi que tu me vois ? », avait dit Justin à Tessa. A la lumière du chemin qu’elle avait parcouru sans lui, Justin redécouvre Tessa et se révèle à lui-même tel qu’il ne se soupçonnait pas. Tessa lui avait demandé de l’envoyer en mission en Afrique, il l’avait épousée pour lui offrir la légitimité de voyager dans le cadre des programmes alimentaires pour le Kenya, à croire qu’elle l’avait abordé pour ça… John Le Carré, auteur du livre dont est tiré le film, dit de son héros « je voulais faire de Justin un homme qui épouse sa conscience par accident ». En accord avec leur contrat moral, Justin Quayles ne cherchait pas à savoir, ébloui par cette femme incandescente et épuisante, idéaliste et engagée, qui ne tenait pas en place ; de ses recherches sur les magouilles des labos pharmaceutiques en Afrique, il ne savait rien. Au fur et à mesure de son enquête sur son épouse assassinée, Justin Quayles va prendre sa place et poursuivre le combat de Tessa, se mettant en danger pour la rejoindre au-delà de la mort.
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Présenté comme un thriller politique, ce film est davantage une histoire d’amour, c’est à la fois sa force et sa faiblesse, très vite, on ne s’intéresse plus beaucoup à l’intrigue et aux coupables, la double vie de Tessa et la fascination qu’elle exerçait sur les hommes, et visiblement aussi sur le réalisateur, se substituant à l’énigme. Ballotté entre les images du passé et la beauté des paysages, le spectateur perd de l’intérêt pour le sujet majeur du film : l’utilisation des cobayes humains en Afrique par les grandes firmes pharmaceutiques pour tester des molécules non homologuées et accélérer leur mise sur le marché… Ces populations qui n’avaient droit aux programmes alimentaires et à l’accès aux soins que si elles acceptaient de se soumettre aux expérimentations… c’est comme ça que Tessa remarque sur leur fiche de maladie la mention « IC » (« informé et consentant »). Le film débute par le spectacle d’avions humanitaires larguant des vivres sur l’Afrique, des paquets parachutés sur le sol pendant que des enfants, encadrés par une équipe de bénévoles dont Tessa souriante en jean et casquette, jouent au bord d’une plage idyllique, la beauté des lieux étant inversement proportionnelle au niveau de pauvreté. Le slogan du labo FDH, impliqué dans le scandale du médicament Dypraxa, est indécemment évocateur « the world is our clinic »… En exergue du film, il y a cette phrase « des êtres dangereux vivent sous les pierres, surtout dans les jardins exotiques ».

Est-ce parce qu’on a appris depuis longtemps à ne se faire aucune illusion sur la déontologie de ce genre d’entreprises, qu’on n’est même pas surpris qu’il existe des génocides au service de l’argent des multinationales, cette horreur qu’on peut lire tous les jours dans la presse avec ce sentiment d’impuissance qui nous fait zapper l’insoutenable? En revanche, on est à la fois agacé et fasciné par la constance du jardinier (le titre du film) à ne jamais juger Tessa et à l’aimer indéfectiblement malgré ses trahisons, pire à l’en aimer d’autant plus qu’il la redécouvre trouble et multiple.

Outre le procès de l’industrie, le film brosse le portrait en parallèle des citoyens britanniques représentants des firmes pharmaceutiques qui se comportent toujours en colons, jouant au golf au pied des bidonvilles, prenant un verre dans des clubs privés ou dans des hôtels climatisés. Organisant des soirées huppées avec quelques autochtones comptés « on est au Kenya, il faut bien inviter des indigènes ! » et où Tessa fait scandale en invectivant les dirigeants du laboratoire Three Bees, chargé de tester le Dypraxa, la firme anglaise FDH fabricant la molécule, sur les tests de séropositivité qui n’arrivent pas sur place « serait-ce pour vous offrir une nouvelle Mercedes ? ». Une femme explosive et généreuse, le cerveau en état de guerre permanent, qui se fiche de discréditer son diplomate de mari qui s’entendra dire « si tu n’arrives pas à la tenir, garde-là chez toi ! ».

Alors que le décor de la plupart des films qui se passent en Afrique sont recréés en Afrique du sud, après les repérages, John le Carré comprend que Fernando Meirelles tournera au Kenya, à Nairobi et ses environs, comme dans son livre. Le réalisateur dit en parlant de Kibera, la zone des bidonvilles de Nairobi, une ville dans la ville avec 800 000 habitants vivant dans l’insalubrité sans eau ni électricité ni sanitaires, qu’il fut choqué, même en tant que brésilien parce que c’était encore bien pire que les favelas, et qu’on pouvait alors imaginer le choc de l’équipe de tournage britannique dont l’actrice Rachel Weisz. A Kibera et à Loiyangalani, près du lac Turkana (où on retrouve Tessa et le Docteur Arnold Bluhm assassinés dans le film), les acteurs n’avaient pas de texte, il était impossible de filmer autrement qu’à la manière d’un documentaire, ils ont improvisé et le réalisateur a filmé ce qu’il pouvait, Rachel Weisz, très impressionnée, a déclaré «c’était un reportage de guerre en direct».

Fernando Meirelles a déclaré « mes films se font au montage » et il a expliqué que pendant le tournage, il ne disait pas aux acteurs si ils étaient filmés ou non, et encore moins si ils seraient en gros plan dans une scène, pour obtenir du naturel. L’expérience est concluante, c’est le moins qu’on puisse dire, la façon de filmer et de monter le film du réalisateur donne une exceptionnelle sensation de mouvement, de vitesse, d’urgence, comme on avait pu le découvrir dans son précédent film « La Cité de Dieu » où il plongeait, caméra tête la première dans la fourmilière d’une favela de Rio de Janeiro à deux brasses des quartiers résidentiels. On a le sentiment que le réalisateur filme les sensations plus que les faits, c’est un cinéma sensuel, visuel, dilaté, en quatrième vitesse, à tombeau ouvert, Fernando Meirelles a ce talent qui fait les grands cinéastes qu’on reconnaît immédiatement à leurs images et à leur façon de les agencer, il a une signature visuelle, c’est rare ! On peut noter également, bien que le procédé ait tendance à se systématiser en ce moment au cinéma, que les couleurs sont différentes selon les lieux, lumière solaire jaune pour l’Afrique, lumière polaire gris-vert pour les scènes en Europe, ça stylise le film mais Fernando Meirelles n’en a pas besoin, ayant tant d’autres atouts dans son sac.
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D’où vient qu’on aime cependant moins « The Constant gardener » (« O Jardineiro fiel ») que « La Cité de Dieu » (« Citade de Deus »)? Primo, contrairement à ce qu’on pourrait en déduire en regardant ce film choc apparemment improvisé, Fernando Meirelles a confié que pour « La Cité de Dieu», tout le film était sous hyper-contrôle, ce qui n’a pas été le cas pour « The Constant gardener » où il a filmé au kilomètre en se disant qu’il verrait plus tard au montage. Secundo : bien que Meirelles ait aimé le sujet, c’est un film de commande, le réalisateur homologué s’étant désisté, les acteurs étant déjà choisis. Tertio : adapté d’une roman de John le Carré, romancier réputé inadaptable, le film pâtit de ses qualités : l’image dévore le sujet et de thriller, il ne reste plus grand-chose. Les acteurs : Ralph Fiennes : Justin Quayles Rachel Wiesz : Tessa Quayles Danny Huston : Sandy Woodrow Bill Nighy : Sir Bernard Pellegrin Pete Postlethwaite : Marcus Lorbeer

A Ralph Fiennes échoit le rôle difficile de ce diplomate effacé, introverti, avec un jeu tout en nuances dont seul le regard de l’acteur trahit l’émotion. En sortant, on ne se souvient que du visage de Justin, son personnage, de cette expression d’indulgence et d’émerveillement en regardant Tessa. La ressemblance physique de Ralph Fiennes avec Harrison Ford est frappante mais il est plus sensuel que son sosie avec une séduction nonchalante qu’on ne connaît pas au très straight Harrisson Ford.

Rachel Wiesz est étonnante, de prime abord, on est dérouté par son absence ostentatoire de maquillage, son naturel presque agressif, son absence de beauté académique. Dans ce rôle assez hystérique d’une irrésistible emmerdeuse, elle parvient à faire passer la vie et le charme sans artifices de Tessa. Une actrice qu’on voit rarement mais qui s’impose dès les premières images, un visage qui vit déborde d’émotions, on dit qu’elle serait pour ce rôle nominée pour les prochains oscars.

Fernando Meirelles fut pompeusement qualifié de Scorsese brésilien à la sortie de « Citade de Deus », c’est à la fois élogieux et restrictif, ce réalisateur ne ressemblant en fait à personne, pas même à son compatriote Walter Salles, révélé en France par le succès de « Central do brasil », auteur également de « Abril despedaçado», et, plus récemment, de « Carnets de voyage » qui retrace la jeunesse de Che Guevara. C’est que Walter Salles, play-boy, riche et célèbre, est originaire de Rio, tandis que Fernando Meirelles vit à Sao Paolo, la mégapole des affaires, avec cet antagonisme marqué entre les cariocas (habitants de Rio) et les paulistes (habitants de SP). On note la superbe BO du film d’inspiration afro-brésilienne, comme il en existe à Bahia et dans le Nordeste, une musique dont le réalisateur n’abuse pas et pourtant, il pourrait, on ne s’en plaindrait pas…

En conclusion : un cinéma novateur, des images exceptionnelles, une sensualité rare, avec mouvement, vitesse, sensations, émotions, urgence au service d’une histoire policière et politique un peu bâclée mais d’une histoire d’amour terriblement attachante et d’un superbe portrait de l’Afrique.

 

Mini-Pitch : quand l’auteur de "La Cité de Dieu" va adapter à Hollywood un roman de John le Carré, ça donne une histoire d’amour sur fond de thriller politique…

 

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zoliobi

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