« Allemagne, mère blafarde » : démolition d’une femme

Helma Sanders-Brahms, 1979, sortie DVD 25 mars 2010

Pitch

Dans l'Allemagne des années 30, Hans et Lene se marient. Il part pour la guerre, elle élève seule leur fille, Anna. Leur maison détruite, Lene et Anna survivent en liberté, puis se refugient à Berlin. Après la guerre, Lene va s'effondrer tandis que l'Allemagne se reconstruit.

Quel film dur! Film culte aujourd’hui qui a beaucoup divisé en Allemagne à sa sortie en 1979 mais resté 72 semaines à l’affiche à Paris. La réalisatrice contemporaine de Fassbinder a, comme son titre en témoigne, mixé intimement l’histoire particulière de sa mère (le récit est autobiographique) et l’histoire de la défaite de l’Allemagne nazie. Pour cela, elle a notamment utilisé des images d’archives (américaines) de Berlin détruit vu d’avion qu’elle incorpore au film, voire qu’elle utilise pour qu’une image de fiction réponde à une image d’archive. Au point que les plus surréalistes sont finalement ces images en couleur d’un Berlin fantômatique en ruines.
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photo Carlotta
Dans l’Allemagne nazie, Lene épouse Hans qui n’appartient pas au parti nazi, ce qui l’enverra directement sur le front en Pologne. Lors d’une permission, le couple décide d’avoir un enfant que Hans ne verra quasiment jamais. Accouchant pendant une alerte, superposition des images de la naissance et des lâchers de bombes sur l’Allemagne, Lene doit ensuite partir, sa maison ayant été détruite. Paradoxalement, la destruction de son foyer de mère allemande traditionnelle donne à Lene un sentiment de liberté même si elle doit affronter la faim et la peur et même un viol sous le nez de sa petite fille. La guerre finie, Lene retrouve une maison qu’elle va considérer comme un enfermement et la fin de la liberté, elle s’effondre lentement… Le couple ne s’entend pas, chacun emmuré dans ses traumatismes, Hans tente de refaire carrière, Lene régresse jusqu’à une scène atroce de paralysie faciale entraînant une consultation sauvage chez un dentiste qui décide qu’il faut lui arracher toutes les dents pour que la paralysie ne se propage pas… Lene est alors détruite, comme le dit une spécialiste dans un bonus du DVD, les hommes ont transformé Lene en gueule cassée, le visage déformé, un voile noir en recouvrant la moitié.

photo Carlotta

Non seulement le film est glacé, d’une violence sourde de chaque instant, les personnages subissant tout quasiment en silence, dans la troisième partie après la guerre, loin de décroître, cette violence va déborder et se retourner contre Lene qui résiste à la tentation du suicide devant le regard implorant de sa fille. On est à la limite du supportable dans cette troisième partie du film racontant la démolition définitive de Lene sur fond d’Allemagne démolie en train de se reconstruire en réintégrant certains cadres du parti nazi ayant retourné leur veste. comme le meilleur ami de Hans. Démarrant par un poème de Brecht, pavé de textes récités dont un conte de Grimm terrifiant que Lene raconte en boucle à sa fille, sur une musique au piano superbe et mélancolique qu’on suppose de Brahms, le film brasse large dans un peu tous les arts formant une oeuvre de cinéma plus qu’un film. A voir avec un verre de scotch à la portée de la main!!!

photo Carlotta

2 Bonus DVD :
Interview de Helma Sanders-Brahms trente ans plus tard qui raconte l’accueil du film à sa sortie, sa sélection à la Berlinale et parle du choix de l’actrice principale, Eva Mattes, actrice de Fassbinder, ayant d’abord pensé à Angela Winckler qui ressemblait davantage physiquement à sa mère.

« Froide figure », entretien avec Marielle Silhouette qui analyse le film en le replaçant dans le contexte de la génération de cinéastes allemands née pendant la guerre (Helma Sanders-Brahms, Margarethe Von Trotta, Werner Herzog, Rainer W Fassbinder) qui a vu ses parents profiter du miracle économique des années 50 en occultant la culpabilité et le passif du régime nazi. Au passage, elle fait remarquer que la réalisatrice joue avec la réalité et la fiction, quand, par exemple, elle appelle la petite fille Anna du nom de sa propre fille et non Helma puisqu’il s’agit d’elle, enfant, dans le film et de sa mère Lene.

DVD éditions Carlotta, sortie 25 mars 2010.

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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