Barbara Stanwyck chez Douglas Sirk , "All I desire" et "Demain est un autre jour" : femmes hors foyer

Douglas Sirk, 1953, 1956, 2° coffret DVD mélodrame, sortie 5 novembre 2008
  Le drame marcherait mieux que la comédie? S’agissant de Douglas Sirk, il semble, bien que je n’ai pas encore vu ses comédies, que Sirk plaise au public en larmes en costume de mélodrame, si l’on en croit le succès du premier coffret DVD mélodrame sorti l’année dernière (quatre films dont « Mirage de la vie »). Début novembre, sort le volume 2 Sirk/mélodrame, quatre films dont deux avec une des mes actrices préférées : Barbara Stanwyck… 

« All I desire » (1953) 




Recrutant donc la meilleure de toutes, Barbara Stanwyck (qu’il fera tourner deux fois), Douglas Sirk fait faire à son héroïne avec « All I desire » un peu le trajet inverse de Lana Turner dans le célébrissime « Mirage de la vie » : à l’inverse de la naissance d’une star, dans « All I desire », une actrice déchue (Barbara Stanwyck) revient dans la petite ville qu’elle a fuie… Pourtant ces deux actrices ont un point commun : stars ultimes, elles approchent de la cinquantaine quand elles tournent avec Douglas Sirk et doivent aborder de nouveaux rôles au cinéma, « négocier le virage », comme on dit, et Barbara Stanwyck, qui n’a pas bâti sa carrière sur son physique, qui ne cherche nullement à se rajeunir, demeure éblouissante, avec cette voix rauque géniale qu’on entend off dès le début du film.
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Naomi Murdoch, qu’on découvre dans le sous-sol d’un cabaret minable où elle gagne sa vie dans le vaudeville de quartier, reçoit une lettre d’une inconnue : sa fille cadette Lily qui l’invite à venir la voir jouer la pièce de fin d’année dans son collège où elle tient le premier rôle. Car Naomi a quitté mari et enfants il y a longtemps, le film ne le dit pas exactement, pour fuir un mariage terni par un scandale ou surtout pour devenir une star qu’elle n’est pas devenue… Ses illusions perdues, sa collègue de cabaret lui conseille de se déguiser en star pour se rendre à Riverdale ne pas décevoir sa fille Lily. On verra la scène où Naomi (Barbara Stanwyck) arrive dans la salle de spectacle, overdressed, dans une incroyable robe blanche à frou-frous dix fois trop voyante pour l’occasion…
Retour à Riverdale, la sage petite ville de province avec ses potins, ses ragots, ses rumeurs, son apparente pudibonderie car l’arrivée de Naomi distrait la population jusqu’à l’excitation, soudain, la salle de spectacle est comble pour voir la star, on s’extasie qu’elle est belle, on se décroche les cervicales pour l’observer…

Si le mari trompé, principal de collège, qui comptait refaire sa vie avec Sara, la terne prof de théâtre qui lui ressemble, est furieux du retour de Naomi, la lecture de vers que dirige Lily, la fille, après le spectacle, pour mettre sa mère en valeur, va lui être fatale, le malheureux, saisi par l’appétit de vivre de Naomi, qui danse comme une toupie avec le fiancé de sa fille aînée Joyce, retombe amoureux de sa femme, et le spectateur sait immédiatement, à la manière dont c’est montré, filmé, la musique, les regards, que ce n’est pas (paradoxalement) une bonne nouvelle, c’est là le génie de Sirk : présenter un happy end (la fin est à l’identique) comme une bombe à retardement et mettre le spectateur mal à l’aise, obligé de poser des questions…

Qu’ont à gagner tous les membres de cette famille qui avaient surmonté le deuil du départ de leur mère quand elle revient et qu’au final elle casse tout de leur vie sociale et amoureuse?  Le père perdra son emploi et la femme qui l’aime (à défaut de la réciproque), la fille aînée son fiancé (fils du directeur du collège), Dutch, l’ex-amant, sans doute le père de Ted, le petit dernier qu’il paterne en lui apprenant à chasser, prendra une balle dans le ventre, enfin, Lily, l’ambitieuse, la fille cadette qui voulait profiter de sa mère pour quitter la ville et devenir aussi une star à New-York, sera désespérée…. Peut-on croire une minute, au delà de la scène romantique du retour de Naomi, que Sirk multiplie (elle ne cesse de rater son train, de faire ses valises), que ce couple de quinquagénaires, reconstitué après tant d’années, va tenir? Car Naomi n’est pas une garce, son défaut est aussi sa qualité principale, la vitalité, dévoreuse de vie et de plaisirs, partagée entre son sens du devoir, partir pour laisser en paix son ancienne famille qui s’est construite sans elle, ou rester pour tenter de gommer le passé, de couper dix années de vie au montage…

Possible qu’à l’époque le spectateur ne se posait pas autant de questions et prenait le happy end pour argent comptant mais aujourd’hui, on se rend compte de la complexité des mélodrames de Sirk : la critique de la middle classe américaine est aussi présente que le mélodrame, un millefeuille… Comme le dit très bien un historien du cinéma (J.Louis Bourget)  dans un des bonus du DVD, cette petite ville de province, présentée comme tellement prude, accepte pourtant la liaison du mari de Naomi avec Sara alors qu’ils ne sont pas divorcés, le retour de Naomi Murdoch, du moment qu’elle est devenue une star, devient un événement, etc…

« There’s always tomorrow » (« Demain est un autre jour ») (1956)

 

Si le titre français « Demain est un autre jour » reprend la dernière phrase d « Autant en emporte le vent » dont on a na cessé danalyser lambiguïté depuis des décennies, le titre anglais est plus clair tout en étant ironique : Il y a toujours des lendemains. Mais le film est un remake dun film des années 30 dont le second titre correspond le mieux au film : « Its too late to love », il est trop tard pour aimer. On en arrive au point commun entre ces deux mélodrames de Sirk avec Barbara Stanwyck : peut-on remonter le temps en amour ? Si dans « All I desire », une épouse prodigue revenait et au foyer et dans sa ville dorigine après avoir abandonné les siens pendant des années, dans « Demain est un autre jour », cest la femme amoureuse dun homme qui sest marié avec une autre qui revient dans la région 20 ans plus tard. Mais peut-on réécrire lhistoire ?  Si les issues des deux films sont apparemment radicalement différentes, dans le premier, cest le mélodrame « du retour », dans le second celui du « renoncement », la conclusion est quasiment la même, Barbara Stanwyck le dit clairement dans une des scènes les plus bouleversantes de « Demain est un autre jour » : elle a perdu linsouciance.Sous la pluie, un homme se démène pour acheter des places de théâtre pour lanniversaire de sa femme. Arrivé chez lui, le sort de Clifford Groves, un bouquet de fleurs à la main comme on tient un plumeau, nintéresse personne, sa femme préfère accompagner leur fille cadette à un spectacle de danse, son fils sort avec sa fiancée, sa fille aînée va voir une amie, même la cuisinière ne veut pas de ses places de théâtre. Dînant seul des restes à la cuisine, cest avec un tablier de ménage autour de la taille quil va ouvrir quand on sonne à la porte. Norma Miller a tellement changé que Clifford Groves ne la reconnaît pas tout de suite, elle laisse entendre que 20 ans auparavant, elle était terne et timide, à présent, elle est devenue Norma Vall, une styliste renommée, une femme brillante. Cette visite inespérée requinque Clifford qui lemmène au théâtre, mais, à mi-pièce, Norma préfère aller visiter lusine de jouets de Clifford dans laquelle elle travaillait autrefois. Le comportement de Norma qui sintéresse à tout ce quà pu construire Clifford, professionnellement parlant, est à linverse de lindifférence de son épouse Marion qui laccueille en dormant sans se soucier de qui la accompagné au théâtre. Quand Marion décommande aussi un week-end de vacances dans le désert de Palm valley pour cause de la cadette qui sest foulé la cheville, elle force son mari à y aller sans elle, sadressant à lui comme à un enfant, pendant tout le film, elle ne lui parlera que de prendre froid ou des médicaments, sans cesse interrompue par des problèmes dintendance. Marion Groves se couche en déshabillé de satin blanc avec une liste de choses à faire pour le lendemain quelle apprend par cur devant sa coiffeuse, tendant sans le regarder un pot de crème cosmétique à son mari pour quil en force le couvercle et finissant sa phrase en se massant les mains

Est-ce que le film fonctionnerait aussi bien sans son casting idéal?  Le couple Fred Mac Murray et Barbara Stanwyck, arrive à faire oublier celui inoubliable dans un registre différent d« Assurance sur la mort » (1944), ce qui est tour de force Dans cette histoire damour par défaut et par renoncement, dans ce mélo sec tourné en noir et blanc, lempathie pour Clifford et Norma est immédiate. Bien que les situations soient une peu téléphonées, ça passe très bien : à Palm valley, Clifford, seul, va retrouver par hasard Norma qui sortait dun congrès de stylisme, ils vont passer 48h de bonheur platonique à accumuler les actes manqués. Cest la scène de la photo qui réveillera Clifford de son innocence, il comprend enfin quand Norma fait tomber son sac à main doù séchappe une photo de lui, quelle la toujours aimé. Mais, il est déjà trop tard car la scène de la photo a lieu quand ils sont en route vers le foyer, Norma étant invitée à dîner chez les Groves où les enfants vont être odieux, le fils ayant cru surprendre son père à Palm valley avec une autre femme que sa mère. Le commentaire anti-féministe de lépouse après le dîner est assassin ; elle trouve que Norma avait lair de se sentir bien seule, quelle-même, en comparaison, était si fière ce soir de sa famille, de sa maison Marion, lépouse, en déduit que si Norma a réussi à être célèbre dans son métier, ce serait par dépit davoir raté sa vie amoureuse, ce qui est à la fois vrai et faux

Dans ce film, comme dans le précédent « All I desire », le constat sur lAmérique au foyer est au moins égal au récit mélodramatique, à lhistoire damour contrariée, sauf quici cest bien pire, lépouse est monstrueuse de perfection, le mari est devenu comme Rex le robot quil fabrique dans son usine, dans une des dernières scènes, quand Norma sen va, en se sacrifiant pour ne pas briser la cellule familiale de Clifford, le robot marche tout seul dans le cadre Mais la scène finale, lacrymale à tous les coups, est aussi sobre que celle de lenterrement de « Mirage de la vie » était flamboyante (pour reprendre le terme de mélo flamboyant quest « Mirage de la vie » par rapport à mélo sec quest ce « Demain est un autre jour ») : par la fenêtre, lhomme regarde un avion dans le ciel qui emmène à jamais la femme quil aime et qui laime, astreint à résidence dans cette prison quest devenue sa cellule familiale, son foyer. Ici, Sirk s’autorise un faux happy end carrément sarcastique, un anti-hapy end aux couleurs de la morale : le foyer reconstitué mais à quel prix ! Les larmes de pluie se reflétant sur le visage de Norma, après la visite des enfants dans sa chambre dhôtel la suppliant dabandonner leur père, montent alors aux yeux du spectateur, quel beau film !

Coffret mélodrame 2 Douglas Sirk (4 films*), éditions Carlotta. Sortie le 5 novembre 2008.
(les films existent aussi seuls en double DVD collector).
(* « All I desire », « Demain est un autre jour », « Les Amants de Salzbourg », « La Ronde de l’aube »)

DVD « All I desire » (1953) avec 3 suppléments : entretien Bourget et Berthomieu, « Le Jeu naturel » : le témoignage de l’ancien gamin du film, l’acteur Billy Gray qui jouait Ted, le film « Quelques jours avec Sirk » (1h) par les réalisateurs Pascal Thomas et Dominique Rabourdin.

DVD « Demain est un autre jour » (1956) avec 3 suppléments :

entretien Bourget et Berthomieu, « Tant d’années après » : le témoignage de deux actrices du film (qui jouaient la soeur et la fiancée du frère), « Perspectives de la famille américaine » par la réalisatrice Allison Anders.

 

Notre note

(4 / 5) (5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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