Juliette Binoche à la Cinémathèque : génération 80, anti-futile

  
Juliette Binoche et Serge Toubiana, sur le sol, son livre…
Un temps d’Apocalypse sur Paris et Binoche est coincée dans les embouteillages, moi aussi, ça tombe bien, je compte sur son retard pour être à l’heure, c’est à l’échelle de la rencontre, Juliette Binoche est profondément humaine, avec une farouche volonté d’être « comme tout le monde » lisible sur son visage, sa façon de marcher, de bouger, une femme qui court dans la ville, dans la vie, et accepte de ne pas tout contrôler, mieux, de tirer parti de ses défaillances, de ses défauts. Avant la rencontre-débat avec Serge Toubiana, on passe un extrait de « Mauvais sang » de Leos Carax qui fut son compagnon, elle en parlera ensuite librement. Cet extrait présente une caractéristique : ce sont des gros plans sur son visage angélique, les cheveux coupés courts à la Louise Brooks. C’est ainsi que Carax la voyait, la voulait, voulait la voir, c’est ce que dira Binoche quand Toubiana comparera « Mauvais sang » avec le réalisme (relatif) du contemporain « Rendez-vous » de Téchiné, ces deux films des années 80 qui ont  révélé Juliette Binoche. Elle se voyait autrement que filmée dans « Mauvais sang », moins idéalisée, plus vivante, mais son pygmalion la désirait femme-enfant et elle en retour coller à son désir ; ensuite, c’est elle qui a poussé Carax à l’interminable aventure des « Amants du Pont-Neuf » avec les interruptions et les soucis de tournage que l’on connaît. « J’étais amoureuse », dit-elle simplement en parlant de Carax.Sur sa vie privée, personne, naturellement, n’aurait songé à lui posé une question, mais elle en parlera elle-même par petites touches quand elle sentira que le public est en train d’y penser… Par exemple, quand on lui demande avec quel acteur elle aimerait tourner à nouveau en plaisantant sur ce qu’elle a dit au préalable : que le féminin donne de la verticalité aux hommes… (le féminin, pas la femme, precisera-t-elle..), donc, elle réfléchit, elle réfléchit beaucoup Binoche, elle répond avec une précision policière, elle arrache les réponses à son inconscient, elle veut dire la vérité, être le plus sincère possible, en réfléchissant, son visage est le terrain de mille incertitudes, en quête de la réponse au fond d’elle-même. On imagine le bonheur des réalisateurs à filmer son visage qui accepte de montrer les sentiments et les bouleversements qu’on cache en général… Réponse : tous ses partenaires ou à peu près (sauf Jeremy Irons avec qui elle ne s’était pas entendue sur « Fatale »), c’est là où elle rappelle au public qu’elle a eu un enfant avec l’un d’entre eux (même si elle ne cite pas Magimel, le public le sait) et elle ajoute que ce serait sans doute avec lui le plus difficile de tourner à nouveau puisque c’est la question. Binoche va beaucoup parler du « courage de s’exposer », de montrer ce que personne n’a envie de montrer, c’est à dire l’intime, quand on lui demande si c’est contre-nature, elle n’est pas loin de répondre oui, montrer l’intimité, c’est la démarche, la prise de risque de l’acteur, de l’artiste, qu’importe le mode artistique.

        

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Quand Juliette Binoche est arrivée, la première question a porté sur son spectacle de danse  (« In-I & Jubilations ») qu’elle vient de présenter à Londres, Paris, et va reprendre trois mois à l’étranger (et pas deux ans comme prévu), elle dit clairement d’entrée qu’elle en a marre, qu’elle a envie d’arrêter, que c’est trop fatiguant, c’est assez stupéfiant d’entendre cet aveu qu’elle a trouvé des limites, qu’elle les accepte alors que ce projet allait dans le sens inverse : le dépassement de soi par le corps. Binoche parle beaucoup du corps de l’acteur comme vecteur et ce détachement de soi la fascine « ce n’est pas moi qui joue mais ça se joue à travers moi, ce n’est pas moi qui peint mais ça se peint à travers moi… », etc… Elle en a déjà parlé à Deauville en conférence de presse en septembre où elle présentait « Coup de foudre à Rhode island », elle tient beaucoup à ce travail sur le corps, à cette recherche de l’énergie : l’énergie, c’est le maître mot Binochien, comme d’autres passent une vie à chercher le sexe des anges, Binoche ne se lasse pas d’être sidérée par le mystère de l’énergie, elle pense qu’on la reçoit et qu’ensuite on la renvoie, on la redonne, que pour cela, il faut parcourir une géographie intérieure…Juliette Binoche est emblématique des années 80 : une bosseuse volontaire dans des années matérialistes sans insouciance. Quand Serge Toubiana insiste que c’était plus facile pour une actrice à ses débuts qu’aujourd’hui, elle n’est pas d’accord, il semble qu’elle en ait toujours bavé pour se hisser là où elle est, qu’elle ait travaillé dur non stop, pendant les arrêts des « Amants du Pont neuf », elle prenait des cours de tout, d’anglais, de chant, de danse… A deux jeunes comédiennes qui lui demandent des conseils, elle répond qu’il n’y a que soi-même pour y croire (en soi-même), elle cite la fin de « La Mouette » : « c’est dur mais j’y crois », d’ailleurs, elle se remet en question tout le temps, certaine qu’on n’est jamais arrivé nulle part, Binoche ne croit qu’au mouvement, c’est ça l’important, bouger, marcher, être en mouvement, c’est son leit-motiv : l’énergie, le mouvement, le corps vecteur de l’intime…

     


Ses relations avec les réalisateurs sont abordés par le biais de son livre « Portraits In-Eyes » qu’elle feuillette avec Serge Toubiana : des croquis et des textes pour les illustrer, d’habitude, elle dit les mots des autres mais comme elle n’est pas très bonne en français, ça lui donne un style, c’est ça l’école Binoche : faire de ses défauts des qualités, les intégrer dans la création, les « positiver ». Elle a même croqué dans son livre Abbas Kiarostami avec qui elle va tourner bientôt « Copie conforme »… Louis Malle, il ne lui parlait jamais, elle se souvient de son regard impuissant, un jour, de trois regards en tout, elle le regrette, sur « Fatale », tournage difficile, elle visait la perfection pour son personnage qu’elle voyait comme un centre autour duquel gravitaient les autres, mais, pour le désir de perfection, elle avait tort, depuis, elle en est revenue… Avec Michael Haneke, elle a préféré « Code inconnu » que « Caché », pour ce dernier, vexée qu’il ne s’occupe que du personnage de Daniel Auteuil, qu’il la filme de dos, elle est allée le lui dire, ensuite, il ne l’a plus lâchée, ça l’amuse… Le tournage idyllique, ce fut avec Krzysztof Kieslowski pour « Bleu », un film qu’elle trouve positif, l’énergie de se relever, le plus libre avec Hou Hsiao Hsien (« Le Voyage du ballon rouge »). Pour « Mary », elle aurait eu le rôle grâce à sa connaissance de Marie-Madeleine, Abel Ferrara était bluffé, modeste Binoche? Lucide, elle remet les choses en perspective dans la réalité, elle remet sans cesse mentalement le pied sur terre…On a l’impression que Binoche travaille tout le temps, qu’elle n’a jamais cessé de travailler, que pour elle, rien n’a été facile ni n’est et ne sera facile, qu’elle a trouvé un angle de tir dans la vie : aimer la difficulté, s’en faire une arme, une alliée, devancer l’appel, à présent, elle considère les failles, les ennuis, les défauts comme du matériau pour la création à intégrer, à convertir, à digérer : il semble qu’aujourd’hui elle ait appris à transfuser de l’humain dans sa soif de perfection, qu’elle ait accepté d’être imparfaite dans une réalité qu’elle a renoncé à contrôler ou presque car elle deale avec le réel (en fait, elle a trouvé mieux que d’être parfaite!!!) et c’est là sa réussite.

                
Après la rencontre, les spectateurs montent sur l’estrade, bousculade civilisée, Juliette Binoche, disponible et avec la volonté de l’être, signe des autographes, prend son temps pour parler aux gens, accepte des dossiers, scénarios qu’on lui a apporté, sortie de la salle, un groupe se reforme dans le hall de la cinémathèque et c’est reparti, Binoche bavarde, répond aux questions, rit, son rire immense, on l’a entendu, un peu… Elle en parlé en évoquant les années Carax, elle faisait tout trop fort, elle riait trop fort (ce rire  tonitruant qu’elle a conservé, vestige de l’avant-Carax?)… Au final, ca aura pris à peu près une bonne demi-heure pour que la frêle Juliette Binoche, qui a passé un discret manteau de fourrure sur son sobre smoking noir, puisse accéder à la voiture privée qui la ramènera… travailler chez elle, sans doute, fatiguée mais infatigable… 

Rétrospective Juliette Binoche à la Cinémathèque française 19 nov/5 déc 2008…   

 

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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