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« La Chèvre » : l’antidote Perrin/Campana

Francis Veber, 1981

Pitch

Afin de retrouver sa fille disparue au Mexique, un PDG écoute le conseil du psychologue de l'entreprise : envoyer sur place un détective accompagné d'un comptable aussi malchanceux qu'elle pour refaire le même trajet avec les mêmes embûches.

Les jours zéro désir où j’en arrive à me demander si j’aime ce que j’aime et toutes ces conneries existentielles, où la pile de DVD à visionner m’excite autant que mes placards à ranger, où lire me fait mal au dos rien que d’y penser, je vois poindre une possibilité de solution… « La Chèvre »… la musique de « La Chèvre », je l’entend déjà rien que d’en parler, cette petite musique de flûte de pan à elle seule me rend le sourire… aller chercher le DVD au fond la bibliothèque, exhumer le film antidote de dessous les auteurs dits sérieux… La BA à elle-seule me déride, après la fin du film, je me la repasse en boucle, ça prolonge encore un peu les bons moments avec Perrin et Campana… 

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Samedi soir, Francis Veber faisait la promo d’un livre de souvenirs chez Ruquier, à moment donné, il a raconté une anecdote sur Depardieu ivre mort incapable de dire une réplique d’un seul mot « Bagagiste! » et j’ai immédiatement (comme beaucoup d’entre nous) visualisé la scène de Pierre Richard/François Perrin (et pas Pignon!!!) revenant en rampant dans la porte tournante de l’hôtel en provenance du bar à putes où il était, comme il dit « resté sur le pont »… et s’était fait ensuite détrousser. Alors, tout s’enchaîne, Depardieu/Campana attrapant le portier du cabaret par les narines en lui demandant de lui préciser les formalités d’entrée, les coups de boule, la porte qu’il défonce, la partie de cartes des truands qui vont « rembourser » l’argent volé à Perrin…. 

photo Gaumont
Le postulat de « La Chèvre » est génial, c’est au départ une histoire dramatique, les ressorts de la comédie empruntant ceux du drame, et seul l’angle de vue change. Un PDG de société dont la fille a disparu au Mexique a engagé un détective privé revenu bredouille. Le psychologue de l’entreprise a une idée : comme la fille du PDG est affectée d’une incroyable malchance, il proposer au PDG d’envoyer à sa recherche un employé comptable, François Perrin, qui a lui aussi un parcours étonnamment malchanceux. L’équipe est formée, Perrin et Campana iront ensemble au Mexique enquêter sur la disparition de la fille du PDG. Mais pour décider le sensible Perrin à partir, on lui ment en lui faisant croire qu’il sera le chef de mission avec le détective Campana pour assistant, gros costaud macho, peu aimable. Tous les éléments de tension, d’incompréhension, d’exaspération, voire de sympathie, entre les deux personnages sont en place.Ces deux-là vont devoir se supporter en serrant les dents. Et pour dérider Campana, il faudra toute l’innocence et la bonne volonté d’un Perrin que l’avalanche de catastrophes qu’il provoque, dont il est lui-même victime, ne pertube pas ou si peu, habitué qu’il est à encaisser. Le comique de situation est en quelque sorte inversé, c’est Perrin qui prend une porte dans le nez mais c’est Campana qui est sidéré, au point que ce dernier va devenir anxieux comme si c’était contagieux, il a cassé son lacet, il n’a pas d’eau dans sa salle de bains, soudain, Campana perd pied, rechigne à prendre un avion avec Perrin, c’est l’inversion des rôles… C’est ce que Veber appelle un « contre-champ » de comédie, je ne sais pas très bien ce que ça veut dire mais je pense qu’il s’agit du miroir qui renvoie le comique de situation, cet air incrédule de Depardieu quand il voit ce qu’il voit, à la fin, par exemple, quand les deux réunis rêvent sur un radeau cassé en train de dériver.

photo Gaumont

Le film est un modèle de comédie intelligente sculptée à l’or fin et je pèse mes mots! On pourrait s’ébahir de la première à la dernière scène, et, surtout, on ne se lasse pas, on peut revoir ce film indéfiniment, la beauté des paysages en rajoutant encore une couche, la musique de Vladimir Cosma, magique, apportant le brin d’émotion que craint le réalisateur s’interdisant au scalpel d’en faire trop, stoppant à un regard, une tape sur l’épaule, veillant à ce que le rire soit toujours supérieur à l’émotion, qu’il y ait comme un cran de sûreté pour ne pas tomber dans la compassion, bien qu’on ne soit pas à l’abris de verser une larmichette pour la scène finale tant ils sont craquounets avec leurs bandages autour de la tête sur ce radeau voguant vers leur ailleurs à eux…

photo Gaumont

Si Veber a dit un jour « François Pignon, c’est moi », paraphrasant Flaubert (« Madame Bovary, c’est moi »), Pierre Richard a le privilège d’avoir interprété et Pignon* (né avec 
« L’Emmerdeur »**, 1973) et Perrin* (né avec « Le Grand blond avec une chaussure noire »**, 1972), subtile variante de Pignon. Si on peut parler de trilogie majeure « La Chèvre » (1981) avec les deux films conservant le tandem Richard/Depardieu, « Les Compères » (1983) et « Les Fugitifs » (1986), le cinéma de Veber va évoluer ensuite et pas seulement varier les couples d’acteurs à l’affiche. Plus tard, Veber va psychologiser ses scénarios, étant posé qu’il se définit lui-même comme « un auteur qui réalise », les films avec Auteuil (« Le Placard, 2001), Bruel (« Le Jaguar, 1996), etc… sont nettement moins bons. Même le fameux « Dîner de cons » (1998) n’est en rien à la hauteur de « La Chèvre » car le subtil équilibre dérision/émotion n’est plus respecté, on vire à la tragi-comédie pure, plus lourde, plus féroce, plus grinçante. 

Quand on entend JJ Annaud raconter (bonus du DVD) que Veber ayant repris le scénario de « Coup de tête »** (1976, un film que j’adore, soit dit en passant), sa grande trouvaille fut de supprimer la vengeance de Perrin (Patrick Dewaere), footballeur injustement emprisonné pour viol à la place de la star de l’équipe qu’on ressort du placard pour faire gagner l’équipe de Trincamp (ah, les discours réacs et les chants dans les vestiaires « Trincamp! 
Trincamp! Trincamp! but! but! but! »), on saisit mieux le grand scénariste. Perrin va faire mieux que se venger, il va laisser supposer une vengeance en arrivant en ville et les commerçants vont se détruire tout seuls par crainte de la vengeance, c’est immense! Le génie de Veber passe passe aussi par une gomme, comme celui de tous les artistes, le plus difficile, ce n’est pas ce qu’on écrit, peint, filme, c’est ce qu’on a le courage de barrer, supprimer, épurer. 

               
*(de 1 à 6 : Perrin, Pignon, Perrin, Perrin, Pignon, Pignon)

** »Le Grand blond avec une chaussure noire » d’Yves Robert (1972), « L’Emmerdeur » d’Edouard Molinaro (1973) et « Coup de tête » (1979) de JJ Annaud sont des scénarios de Francis Veber.

Notre note

5 Stars (5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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