"The Limey" : L'anglais, des hommes d'exception

Steven Soderbergh, 1999

Un homme assis dans l’avion se souvient Il tient dans ses mains une photo d’une jeune fille en noir et blanc qui ressemble à Natalie Wood. Flash sur une fillette à longs cheveux au bord de la mer, une image récurrente comme l’image de la même fillette qui tient un téléphone dans ses mains avec un air menaçant Deux scènes obsédantes qui reviennent tout le long du film.

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Libéré au bout de neuf ans de prison, un homme veut venger la mort de sa fille survenue dans des circonstances troubles, sa fille qui l’avait mis en garde que cette fois-là, elle ne l’attendrait pasUn homme assis dans l’avion se souvient De son voyage quand il s’est mis à la recherche de l’assassin de sa fille Un homme mexicain, qui a fait lui aussi cinq ans de taule, lui a écrit pour lui parler de sa fille qu’il a bien connue Le Mexicain se souvient aussi. Tout le film est un enchevêtrement des souvenirs en cascades des protagonistes qui ont connu Jenny, la fille de Wilson.

Quand Wilson (Terence Stamp) va à la rencontre des souvenirs du Mexicain, il se rend compte qu’il ne connaissait pas sa fille Jenny s’était entichée d’un producteur de disques véreux, Terry Valentine (Peter Fonda) qui avait fait fortune, entre autres choses, en emballant la musique californienne des années 60 et en la vendant La dernière fois que le Mexicain se souvient avoir accompagné Jenny en ville, c’était pour coincer Terry Valentine avec une autre femme, une femme dangereuse

En cherchant Terry Valentine, Wilson refait l’ultime itinéraire de Jenny partie de chez le Mexicain visiter en ville « des gens glauques dans un endroit glauque », une bande de voyous qui étaient en affaires avec Terry Valentine. Jenny aussi les avait interrogés avant son père, elle n’aurait pas dû s’en mêler, le genre de types à jeter à présent Wilson dans la rue sans ménagement « si tu repasses, tu trépasses ». Wilson rencontre les amis de sa fille comme Elaine, sa comparse de l’école de théâtre, le Mexicain faisait partie de la troupe Il apprend ainsi que sa fille l’appelait «Daddy, the friendly ghost»

Un sourire carnassier, des cheveux trop longs, un look de play-boy qui a trop de kilométrage au compteur, on se dit que c’est sûrement ce salaud de Valentine qui parle à cette créature de rêve qui l’accompagne, une voix crie « Terry ! », c’était bien lui, c’est ainsi que Peter Fonda entre en scène. Terry Valentine est bardé de bodyguards sous la férule d’un ancien tueur, Avery, qui semble avoir connu Wilson dans le passé. Avery engage un tueur à gages minable pour «effacer» Wilson sans se salir les mains, Stacy, un type infect et vulgaire qui se fera abattre par sa cible : Wilson

Les images sont superbes si ce n’est que le film souffre d’un excès d’images. Quand il ne fait pas des films de commande pour Hollywood comme «Ocean Eleven» et plutôt mieux que les autres, Steven Soderbergh est un esthète qui aime cadrer, filmer, pour la beauté du geste. Il aime les zooms, les visages en gros plans, les personnages en situation ; de l’avion, on ne voit que Wilson sur son siège, du taxi, que Wilson sur la banquette arrière, de la discussion avec le mexicain, que le palier de la maison avec la porte ouverte ; et chaque fois qu’on y revient, le réalisateur nous montre ce siège dans l’avion, cette banquette arrière dans le taxi, ce palier où s’est figée l’échange entre les deux hommes.
Comme Jim Jarmusch, Soderbergh aime l’ellipse en conservant un angle esthétique, de belles photos qu’on pourrait tirer telles quelles : les nuques de Terry Valentine et de sa compagne à bord d’une décapotable, l’impression de vitesse créée par ces seules images. Une autre scène très réussie où tout est suggéré : on voit deux camions immobilisés, on entend des cris, on pressent une dispute mais on ne la montre pas, seulement un homme qui s’enfuit, rejoint par Wilson, la lèvre en sang. Mais la tentation est grande d’un trop plein d’images, ce plan vu et revu de Wilson, petit personnage en bas d’un mur de briques, ces images-flash se succédant. Ou ces séquences en boucles, ces souvenirs des autres qu’on reprend là où on les a laissés entre deux retours sur l’image de l’homme dans l’avion qui se souvient

L’idée seconde du film est de montrer la jeunesse de Wilson et pour cela, Soderbergh se sert d’extraits de «Pas de larmes pour Joy», un film de Ken Loach (remercié au générique) de 1967 où Terence Stamp jouait le premier rôle teint en brun. Comme dit Terry Valentine à sa nouvelle somptueuse compagne, Andhara, «tu n’as jamais rêvé d’un lieu où tu n’es jamais allée ? Eh bien, c’est ça les années 60, les années 66 et 67 plus exactement». Steven Soderbergh a confié qu’il voulait faire un film teinté des années 60, l’utilisation de la musique californienne de ces années-là, voire des Stones au début, donne cette couleur de la nostalgie au film, une excellente BO, c’est sûr.

Ceci dit, dans le choix des acteurs, il y a encore mille fois plus de nostalgie et de mélancolie que dans tout ce qui peut être montré par ailleurs. C’est l’idée de la confrontation entre deux monstres sacrés du cinéma qui est géniale : deux acteurs superbes qui ont fait carrière dans la séduction et que l’on retrouve trente ans plus tard vieillis et fragilisés, deux frères. Les cheveux blancs de Terence Stamp, les cheveux longs teints en blond de Peter Fonda, leur figure parcheminée, leur regard délavé par les excès, nul besoin de composition, ils crèvent l’écran et les autres acteurs ont du mal à se faire une place.

La confrontation entre les deux hommes aura lieu trois fois, d’abord dans la superbe villa de Valentine sur un promontoire, isolé du monde, ensuite dans le chalet ou Terry Valentine s’est réfugié, enfin sur la plage où Wilson se rendra compte que Valentine est son double, qu’il l’a été sans doute été aussi pour sa fille Jenny

Terence Stamp, a débuté dans «Billy Bud» (1962) et fit scandale dans «Théorème» (1968) de Pasolini, un film qui l’immortalisa à jamais; il revint au grand public avec «Priscilla, folle du désert» (1994). Peter Fonda, fils d’Henry Fonda et frère de Jane Fonda, fut révélé par le film archi-culte «Easy rider» (1969) qui consacra également Nicholson, inconnu jusqu’alors. Peter Fonda, également co-scénariste du film, obtint l’oscar du scénario, sous la direction de Dennis Hopper (le plus frappé des trois si c’est possible), les trois compères ayant tourné «sous acide» et autres substances stupéfiantes un film expérimental totalement bordélique dont ils furent les premiers surpris par son succès. Dennis Hopper a d’ailleurs toujours contesté la paternité du scénario à Peter Fonda et ils ont failli s’entre-tuer Ca se passait pendant la période bénie du « Nouvel Hollywood » : si des films comme «Easy rider» ou «Bonnie and Clyde» ont pu voir le jour, c’est que les studios de l’époque qui ne comprenaient plus rien à ce qui marchait en salle, se mirent pendant quelques temps à financer n’importe quoi de barge ! On retrouve Peter Fonda aujourd’hui dans le film d’Asia Argento «Le Livre de Jérémie» (2005).

Le réalisateur Seven Soderbergh, fut révélé au grand public avec le prix du festival de Cannes pour «Sexe, mensonges et vidéo» (1989). Longtemps cantonné dans un cinéma d’auteur comme «Kafka» (1991), «King of the hill» (1993) , il passe à la réalisation de films nettement plus commerciaux avec «Erin Brockovich» (1999) , «Ocean Eleven» (2002) et «Ocean Twelve» (2004), et un film de SF «Solaris» (2003). Dans la filmographie du réalisateur, «L’Anglais» («The Limey») (1998) est de la veine de «Hors d’atteinte» (1998) et de «Traffic» (2001), de faux films d’auteur qui ne sont pas tout à fait des films grand public. Il y a d’ailleurs dans «L’Anglais» un clin d’il à Georges Clooney («Hors d’atteinte») dans un plan où il est interviewé à la télé sur les lieux d’un tournage.

« The Limey »/« L’Anglais » est beau film majestueux, qui n’est classé dans les films policiers que pour le genre, avec de superbes images, une qualité de réalisation rare et rafraîchissante, des acteurs appartenant au patrimoine cinématographique, mythes en chair et en os, au service d’une histoire d’hommes et de filiation et d’ un hommage aux sixties qui ne cessent de fasciner.

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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