« Affreux, sales et méchants » (« Brutti, sporchi e cattivi ») : comédie insalubre

Ettore Scola, 1976, reprise en salles 8 juillet 2009

 

Quelques années après « Accatone » de Pasolini qui dénonçait le génocide de la culture et de la langue des immigrés de l’Italie du sud dans les années 60, Ettore Scola veut en faire le sujet d’un documentaire. Chemin faisant, la structure de la famille, plus parlante pour sa démonstration, s’impose et Scola passe du projet documentaire à la fiction. Dans le même temps, il conserve des acteurs non professionnels du documentaire qu’on mélange à des acteurs de théâtre avec au sommet une star, Nino Manfredi, dans le rôle du patriarche détesté par sa famille. Question langue, seul le patriarche s’exprimera en dialecte des Pouilles tandis que ses enfants parlent un romain abâtardi. On voit le piquant personnage de la grand-mère gâteuse qui apprend l’anglais à la télé pour réussir dans la vie!

 

Pitch : Dans un bidonville dominant Rome, la vie d’un sous-prolétariat d’exclus de la société s’organise, générant des marginaux aux comportements asociaux pour survivre. Un récit focalisé sur la famille de Giacinto, patriarche violent qui tyrannise ses dix enfants, conjoints, amants et enfants, tous vivant ensemble sous le même toit. Si le film fit scandale à l’époque de sa sortie, c’est que Scola osait montrer des pauvres affreux sales et méchants, cassant par là leur représentation angélisée par l’église catholique où les plus pauvres rejoindraient le paradis en ligne droite. A gauche, l’accueil fut au moins aussi mauvais pour un film où n’est prêchée nulle révolte sociale mais au contraire, l’acceptation de la pauvreté. Hors, ce qu’explique Scola dans un des suppléments du DVD (un passionnant entretien), c’est que révolte il y a mais pas contre l’oppresseur vrai, les affreux sales et méchants vont se révolter les uns contre les autres! Ainsi, d’une détestation mutuelle, d’une suspicion omniprésente, à commencer par le patriarche dormant avec un fusil, persuadé qu’on veut lui voler son million, indemnité d’accident du travail l’ayant laissé défiguré, on en arrive à un complot parricide.

—–


photo Carlotta Films

 

Car le scénario est simple, Scola filme la vie quotidienne d’une communauté vivant à 40 dans une seule pièce d’une « borgate » (barraque insalubre de Rome), les uns sur les autres, au propre et au figuré et comment ils ne se supportent pas. Dans une des premières scènes, une ado va chercher de l’eau à l’unique puits, sorte de Cosette, la même très jeune fille qu’on retrouve enceinte d’on ne sait qui à la fin du film dans la même activité de porter son seau jusqu’au puits. A l’intérieur du taudis, au moyen d’immenses plans séquences, la caméra balaye les visages et les corps dans l’obscurité, comme elle filmerait la cène, donnant un ton particulier de complot, de personnages statufiés, de damnés de la société…

 

 
photo Carlotta Films

 

Ce que montre aussi le film en filigrane et que Pasolini dénonçait avant les autres, engagé d’ailleurs pour dire un texte de préface (il sera assassiné avant d’en avoir le temps), ce sont les méfaits de la société de consommation qui exploite l’individu de manière pernicieuse. Un travailleur exploité donc à deux niveaux, et par le travail et par la consommation qui implique de travailler encore plus pour payer des objets devenus soudain indispensables (la télé, premier objet convoité de consommation, en même temps loisir et vecteur de pub, fabricant de nouveaux consommateurs). Travailler, ou, du moins, de se procurer de l’argent d’une manière ou d’une autre, pour financer ces nouveaux besoins d’objets promettant le mirage de l’insertion sociale, la réussite dans la vie, au détriment de la culture d’origine. La société de consommation va alors agir comme démultiplicateur de la marginalisation des exclus des bidonvilles dont elle va encore augmenter les carences et les frustrations, les amenant à se prostituer, à voler, à s’entretuer… A devenir affreux, sales et méchants… Politiquement incorrect avant l’heure, encore aujourd’hui, ce film est dérangeant, pénible à regarder, supportable en y repensant, ensuite…

 

Carlotta Films distribution, sortie le 8 juillet 2009 (reprise en copie neuve) .

Sortie DVD prochainement? (à préciser ultérieurement, j’ai reçu, pour ma part, le DVD du film avec des suppléments très intéressants, la présentation du film par J. Antoine Gili, grand spécialiste du cinéma italien, et l’entretien essentiel avec Ettore Scola pour saisir le projet du film).

 

 

 

Notre note

(3 / 5)

Mots clés: , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top