« Americano » : la course contre le deuil

Mathieu Demy, sortie 30 novembre 2011

Pitch

Obligé de traverser l'Atlantique pour vendre l'appartement de sa mère qui vient de mourir et qu'il ne voyait jamais, un trentenaire frileux entreprend, afin d'échapper au deuil, un road-movie improvisé à la poursuite d'une strip-teaseuse fantôme.

Très franchement, je suis allée voir ce film avec des a priori plutôt négatifs, encore « un fils de », encore un acteur qui veut devenir réalisateur, encore un film français introspectif, etc… D’ailleurs, la première scène allait dans ce sens, le sexe off pendant le générique et le coup de fil massue, la vie et la mort, le type qui dit à sa partenaire « putain! ma mère est morte! » et le titre tatoué sur le bras qui se la joue branchouille… Mais ça s’arrête là. Sitôt Martin, le héros, anti-héros, débarqué chez son père (génial JP Mocky), qui l’accueille avec une bourrade affectueuse d’une brusquerie à lui faire traverser la pièce, tout change car l’humour s’invite dans ce récit sur le deuil et jamais jusqu’à la fin il ne fera défaut. Le père de Martin est séparé de sa femme depuis belle lurette, d’ailleurs il lui semble qu’il ne l’a jamais vraiment connue, en fait, elle ne lui parlait pas. Une mère « perdue de vue » qui habitait Los Angeles, une enfance lointaine dont Martin se souvient avec rancune car, très vite, enfant, il est reparti pour Paris habiter avec son père, ses parents divorcés.
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photo Les Films de l’autre

On présente Martin comme un trentenaire d’aujourd’hui « à côté de la plaque », mal dans sa peau, peu motivé par son métier d’agent immobilier, fuyant les responsabilités de l’âge adulte : ainsi, il préfère se séparer de sa compagne, Claire, qui insiste pour avoir un enfant, et, quand il s’agira d’enterrer sa mère en Vendée, toute la famille sera réunie au cimetière sauf Martin égaré au Mexique à la recherche de l’essence maternelle originelle, investi dans une sorte de road-movie erratique.

L’épopée de Martin en Amérique est savoureuse, drôle et émouvante, avec beaucoup d’auto-dérision et de sensibilité, Mathieu Demy nous plonge dans le malaise de Martin que tout stimulus indispose ; anxieux en avion, exaspéré par les démonstrations d’affection de la meilleure amie de sa mère, Linda, qui vient le chercher à l’aéroport et qu’il s’empresse de mettre à la porte, tentant de zapper les émotions que vont provoquer des obligations comme aller à la morgue, rencontrer le notaire, corvées qu’il expédie au plus pressé. Tout le temps que Martin ne prendra pas pour s’occuper des formalités, préparer le transfert du corps de sa mère jusqu’en France, vendre l’appartement de LA dont il vide le contenu dans des sacs poubelles à toute vitesse, il le passera à errer dans Tijuana de l’autre côté de la frontière mexicaine. Mais, auparavant, la caméra a eu le temps de s’attarder le temps nécessaire sur le lit défait, le désordre de l’appartement, tous ces objets matériels devenus dérisoires après la mort d’un proche soudain réduit à ça, ces bibelots qui finiront dans une poubelle, ces vêtements qu’on donnera, ces cahiers d’enfant qui vous rappelent qu’il existait une enfance aimée qu’on a passé une vie à nier, ce trop-plein d’émotions à fuir… 


photo Les Films de l’autre

Une visite chez un voisin dont Martin se souvient comme l’écrivain du quartier lui rappelle Lola, une fillette de son enfance, la fille d’une voisine Mexicaine dont il apprend que sa mère s’était rapproché d’elle, adulte. Soudain, l’urgence de retrouver Lola, retournée au Mexique, se substitue aux obligations de Martin, mettant une distance entre lui et l’enterrement de sa mère qu’il est incapable d’affronter. A présent, Martin, au volant de la Mustang rouge qu’il a volée à Linda, part à la recherche de la « vérité maternelle », sous les traits d’une Lola, entraîneuse dans un bar sordide de Tijuana, « L’Americano », une inconnue connue de sa mère qui pourrait témoigner que cette dernière l’aimait, lui aurait parlé de lui…

 

Un peu dans la lignée « Model shop » (1969), film américain de Jacques Demy, son père, mettant en scène Lola en Amérique (huit après « Lola ») que poursuivait le héros, Mathieu Demy, hanté par « Le Documenteur » (1981), film que tourna à LA Agnès Varda, sa mère, où, enfant, il jouait son propre rôle, a magnifiquement métabolisé ces deux influences parentales qui auraient pu être écrasantes en y injectant ses préocccupations à lui, en faisant paradoxalement le deuil de ses parents cinéastes (majeurs et antagonistes)  tout en leur rendant hommage. Pour l’anecdote, Jacques Demy, Agnès Varda et leur fils se sont vraiment installé pendant trois ans à LA et l’acteur/réalisateur a pu retrouver pour « Americano » l’appartement qu’ils occupaient, mêlant réalité documentaire et récit de fiction, le plus risqué étant de se réaproprier, de surcroît, des images du « Documenteur » qu’il inserre dans son film sous formes de flashes souvenirs de Martin. 


photo Les Films de l’autre

Mathieu Demy s’est offert, mine de rien, un casting de rêve : Chiara Mastroianni (Claire), Salma Hayek (Lola), JP Mocky (le père), Géraldine Chaplin (Linda)… A Salma Hayek, il refait faire un strip-tease aussi hot (ou presque) celui qui l’a rendue célèbre dans « Une Nuit en enfer » (1993) de Robert Rodriguez où elle vampait un Quentin Tarantino tétanisé : exit les longs cheveux, les pieds nus et le serpent du premier exercice pour une perruque rousse, des talons de 15 cm et un body résille noir, les amateurs de l’incendiaire bomba latina n’y seront pas insensibles.Mathieu Demy a exploité à sa manière mi-parodique mi-romantique les codes du road-movie initiatique du frenchie fasciné par l’Amérique, faisant piloter à Martin une Mustang rouge d’époque pour traverser la frontière mexicaine depuis Los Angeles ; la traversée magique de l’immensité des villes colorées des néons la nuit, l’Eldorado d’un autre genre qu’est

« L’Americano » à Tijuana, la boite de nuit miteuse mais flashy où Lola danse tous les soirs, les bons sentiments des personnages, tout est stylisé subtilement comme dans un conte tout en restant crédible. Et puisque la fonction symbolique du road-movie au cinéma est souvent de se retrouver soi-même au fin fond de nulle part, Martin se reconciliera avec son passé en le fuyant. Le film vient d’être présenté au dernier festival de Toronto. En France où il sort le 30 novembre, il risque bien de devenir culte pour toute une génération…



Salma Hayek et Mathieu Demy dans « Americano » (2011), photo Les Films de l’autre

Anouck Aimée dans « Model shop » (1969)


 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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