« Bas-fonds » : prédestinées

Isild le Besco, sortie 29 décembre 2010

Pitch

Trois jeunes femmes vivent coupées du monde entretenant entres elles des relations d'animalité et de domination. Quand l'une d'elle tue un homme dans un délire de violence ludique, pour le trio, le jeu s'arrête.

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Trois femmes enfermées dans un appartement lugubre, parias de la société, même pas, pas encore, mais invisibles et d’abord invisibles pour leurs parents, leur entourage absent. Magali, Marie-Steph, Barbara. Deux soeurs, une étrangère. Magali, l’ogresse, qui gueule et qui frappe, qui dévore Barbara, son amoureuse, et tolère sa soeur Marie-Steph, gamine demeurée vaguement perverse. Des trois, Barbara est la seule qui conserve un lien avec la société, un lien ténu au bas de l’échelle, ménages, prostitution occasionnelle, elle rapporte un peu d’argent à la maison.
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photo Ciné Classic

Les deux autres vivent couchées, vautrées, la télé allumée en permanence, captivées par des images qu’elles voient sans les voir, des films porno, des émissions nazes, regardant l’écran au lieu de se regarder entre elles. Le soir, elle baffrent plus qu’elles ne mangent, souvent dans le noir, la note d’électricité pas payée. Les relations entre les trois femmes sont sauvages, bestiales, femmes réduites à des corps qui se remplissent, se vident, s’étripant entre elles pour avoir la meilleure part dans des rapports de femelles dominantes/dominées. Possédées.
Et puis, ce fusil sous le matelas de Magali, ce fusil qui va finit par servir pour de vrai, pas seulement pour voler un chien qui tient compagnie à Marie-Steph, seul élément apaisant du groupe. Barbara a une voiture, Marie-Steph a le fusil, Magali monte en voiture aussi et c’est le drame. Dans une boulangerie sympa tenue par des jeunes gens, les trois femmes délirent méchamment, débordant de haine, de violence, tout casser, exister en négatif puisque c’est la seule manière d’exister. Le boulanger est humilié, violenté, tué mais elles ne voulaient pas tuer, c’est allé trop loin. Ensuite, rien n’est plus comme avant, Magali se tait, même plus le coeur à hurler. Sa soeur en profite pour faire porter le chapeau à Barbara, les deux soeurs la prenent comme exutoire, la battent. Alors, un soir, Barbara craque et va à la police, c’est la fin de la première partie du film.


photo Ciné Classic

C »est un film qui ne ressemble à aucun autre film, quelques liens de parenté avec certains films de Zulawski, par exemple, cette manière qu’ont les trois femmes de s’exprimer de manière outrée en gueulant tout ce qui leur passe par la tête, ce mélange de théatralité et de naturalisme, les pieds ancrés sur le sol d’un taudis, elles beuglent des mots comme elles aboieraient, pour se souvenir qu’elles existent, qu’elles ont le droit de s’exprimer. Le film fait des pauses régulières sur un paysage zen, un ciel, de l’eau, une voix off angélique y parle de rencontre avec un dieu de paix, de rédemption, d’espoir d’échapper à la prédestination. Refuser d’être prédestinée, le film s’ouvre sur cette voix qui espère échapper à l’inéluctable de la destinée, qui refuse que tout soit écrit avant de vivre, et pourtant entre le bien et le mal, on n’échappe pas à la tentation du mal, à la tentation d’aimer des gens pas aimables.
La seconde partie du film, c’est la prison, le procès, le souvenir des éléments d’enfance qui ont conduit à ça, ces trois femmes enfermées dans un appartement avant d’être enfermées chacune en prison. La prison qui oblige à penser, à se souvenir, la mise en scène des voix entendues pendant les audiences qui hantent Magali dans sa cellule est très forte. Délestées de leurs haillons, la teinture de cheveux filasse de Barbara disparue, la crasse de Magali lavée, les trois femmes deviennent des héroïnes tragiques, retrouvant la dignité douloureuse des animaux en cage.


photo Ciné Classic

Le film qui a échappé de peu à l’interdiction aux moins de 18 ans est une claque pour le spectateur, vu en projection presse avec en majorité des journalistes professionnels, la salle est restée assise alors qu’on avait déjà rallumé les lumières, sonnée, sans doute pas indemne. Il y a une dimension mystique dans le film, cette imploration, ces prières que tout cela soit réversible, qu’il soit possible de revivre après avoir payé sa dette à la société, qu’on ne soit pas condamné à devenir ce qu’on est. La prestation de Valérie Nataf qui interprète Magali est stupéfiante de rage et de justesse, l’ogresse a été blessée, elle avait donc une limite à sa monstruosité, elle se tait, le personnage s’épure, s’allège, ingère ses souffrances en silence, confrontée en direct à la détestation de soi.
Le film va choquer mais impossible d’y rester indifférent. Au festival de Locarno où il fut présenté, « Bas-fonds », inspiré d’un fait divers réel, a secoué les spectateurs par son réalisme quasi-documentaire dans la violence montrée à l’écran, trop crédible, trop sordide, dérangeante.

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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