Beauvois en DVD, reprise du volume 1 : « Nord » et « N’Oublie pas que tu vas mourir »

Xavier Beauvois, 1991, 1995, sortie DVD 8 décembre 2010


A la rentrée d’octobre, les éditions Why not avaient sorti le volume 2 des films de Beauvois avec « Selon Matthieu » et « Le Petit lieutenant », ce qui donnait envie de (re)voir les premiers films, c’est chose possible avec la ré-édition début décembre du volume 1 comportant « Nord » et « N’Oublie pas que tu vas mourir ». « Nord est un film étonnant », froid, clinique, décrivant sans pathos la désintégration générale d’une famille que tous les éléments d’une vie ratée et éprouvante ne pouvaient pas conduire à l’éviter. « N’Oublie pas que tu vas mourir », film le moins aimé de Xavier Beauvois, est plus ambitieux et surtout un récit plus abstrait, allégorique, malgré ses apparences concrètes et ce génie qu’a Beauvois de l’immersion dans le quotidien, c’est sans doute cela qui a gêné les spectateurs qui l’ont vu à sa sortie.
Dans ces deux premiers films, Xavier Beauvois réalise et tient également le premier rôle, ce qu’il ne fera plus par la suite.
« Nord » (1991)


Pitch.
La désintégration d’une famille dans le nord de la France, le père alcoolique chronique, la mère clouée chez elle avec une fille handicapée, le fils séchant les cours pour devenir pêcheur de haute mer.

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L’image du père chez Beauvois n’est pas légère, si l’on s’en réfère par exemple au père de « Selon Matthieu », viré de l’usine parce qu’il a fumé une cigarette, il va se suicider. Dans « Nord », le père est bien pire : un vrai boulet pour tous, lui, sa famille, son patron. Préparateur en pharmacie, Michel Ferrand, employé depuis 25 ans par même pharmacien titulaire, est un homme aigri, alcoolique, violent, mauvais époux, mauvais père, navigant entre un boulot qu’il n’arrive plus à faire correctement et les bars d’une ville de province du Pas de Calais. Chez lui, leur fille handicapée clouant sa femme à son chevet, Ferrand terrorise sa famille, quand il n’est pas écroulé sur un fauteuil pour cuver son vin, il se met en colère, les disputes du couple sont montrées par l’intermédiaire des images du fils qui entend en voix off les injures du père à sa femme.

Mais le quotidien de la famille Ferrand, les jours sans drame, est presque plus lugubre, d’une tristesse à mourir, Beauvois filme la table avec le fils et la mère de face, le père sur le côté et à gauche, coupée du monde réel, la fille handicapée sur son fauteuil, les quatre regardant sans voir la télé omniprésente. Chez les grand-parents, dont on comprend à peine ce qu’ils disent, le son de la télé recouvre les voix tant c’est fort, la grand-mère sert un grand pastis à son fils alcoolique, le grand-père parle des animaux qu’il a tué à son petit-fils.

Bertrand Ferrand (Xavier Beauvois), ado rêveur, s’évade comme il peut, sèche l’école pour travailler sur les chalutiers en cachette, emporte la nuit la télé dans sa chambre tapissée d’affiches de films. Mais la fusion avec la mère, dont il se sent responsable, prend le dessus sur une vie personnelle. Une scène montre la détente en famille après que le père ait été enfermé en HP de force pour une cure de désintoxication : la  mère et le fils se comportent un peu comme un couple, elle a changé de coiffure, ils boivent du Sauternes en mangent des petits plats ; plus tard, dans la chambre du fils  matant un film porno, la mère le rejoint dans son lit, une scène plutôt choquante dans la façon qu’on a de la montrer comme naturelle en insistant que le lendemain matin au petit déjeuner aucun des deux ne semble s’en souvenir.

On voit que dès son premier film, Beauvois est intéressé par l’observation minitieuse des gestes quotidiens qu’il filme en temps réel, l’injection d’un calmant à la mère avec les étapes de la préparation de la seringue, la confection d’une préparation galénique à la pharmacie. Intéressé par les rituels immuables d’un microcosme : les CD de Nana Mouskouri que la mère passe tous les soirs à la fille handicapée pour l’aider à s’endormir, la famille  assise à table le soir aux mêmes places face à la télé en off, ensuite les trois fauteuils décalés de la même façon pour regarder la télévision. On n’en est pas encore à l’étude approfondie d’un milieu (l’usine de « Selon Matthieu », le commissariat du « Petit Lieutenant », le monastère des « Hommes et des dieux ») mais tout est déjà en place. Bernard Verley dans le rôle du père est bouleversant. Tout comme ensuite dans « N’oublie pas que tu vas mourir », Bulle Ogier tient le rôle de la mère, très réaliste, une jupe et un pull informe, une queue de cheval maigre, le teint blafard. Premier film de Beauvois en tant que réalisateur, dédié à Jean Douchet, qui jouera aussi un petit rôle de « N’Oublie pas que tu vas mourir », ce dernier campe dans « Nord » le pharmacien patron de Michel Ferrand, ce père qui empoisonne la vie de tous et, d’abord la sienne. Un film étonnament maîtrisé et très fort qu’il faut (re)découvrir.

« N’oublie pas que tu vas mourir » (1995)

Pitch.
Un étudiant en histoire de l’art cherche une solution pour être exempté du service militaire obligatoire. Mais la réalité va dépasser la fiction car hospitalisé pour une fausse TS, on lui annonce qu’il est condamné.

 

 

Benoit (Xavier Beauvois) se ronge pour trouver un psychiatre dans son entourage qui voudrait bien le faire exempter de service militaire. Il ne trouve qu’un médecin pour lui prescrire un traitement pour l’abrutir à dessein. Sur place pour son incorporation, Benoit en rajoute et fait une fausse TS. Mais les analyses de sang révèlent qu’il va exempté pour une raison bien pire qu’un an à l’armée, il est séropositif. A partir de cette annonce, le film bascule dans un mutisme de la part de l’intéressé, Benoit n’en parlera à personne, ni à ses parents qu’il fuit ni à ses amis qu’il ne voit plus. Au commissariat de police, arrêté pour une broutille, il a fait la connaissance d’Omar (Roshdy Zem), un drôle de type qui ne vit que pour la came, junkie, dealer, content de trouver un compère de défonce et de deal. Ainsi, les deux nouveaux amis vont en Hollande pour faire du trafic. Tout le long du film, Benoit se comporte comme s’il n’avait plus rien à perdre, ça se traduit par une absence de peur et l’envie de faire des expériences  extrêmes qu’il ne s’autorisait pas. Noyé dans la brume de la coke et des relations louches d’Omar, Benoit ne pense pas, ce qui semble l’objectif premier.

Pourtant, la seconde partie du film lui fait quitter Paris pour Rome, une parenthèse amnésique tout à fait différente, retour à ce qu’il aime, l’histoire de l’art. Benoit y rencontre une jeune femme (Chiara Mastroianni) avec qui il vit une histoire d’amour dans la lumière de l’Italie, la première partie étant aussi sombre que la seconde est solaire. Cette histoire d’amour est celle qu’il aurait vécu s’il n’était pas condamné ou plutôt celle qu’il n’aurait pas osé vivre, dont le spectateur sait, contrairement à la jeune femme, qu’elle va stopper d’une minute à l’autre. Ce « Memento mori » latin d’où est tiré le titre du film qui donne le ton de ce que devrait être la vie en considérant chaque jour comme si c’était le dernier.

 

J’étais un peu sceptique à l’idée de revoir ce film que j’avais pas mal oublié est c’est une bonne surprise d’autant qu’aujourd’hui on peut mettre le film en perspective avec les suivants : si Beauvois est déjà intéressé par un milieu précis dont il observe le fonctionnement et les usages, ici, c’est plus léger, plus que l’armée survolée, c’est l’univers d’un junkie dealer et ses rituels précis de consommation qui est montré dans la première partie du film, dans la seconde partie, on quitte  la France pour l’Italie, le glauque et la grisaille pour la lumière et la beauté, le film est vraiment scindé en deux, quand à la fin, elle est allégorique. Car le film est abstrait, presque un conte philosophique,  il y a très peu de réalité dans le vécu de Benoit face à la maladie appréhendée dans le film uniquement comme une menace de mort imminente qui plane dans un cerveau et va changer radicalement le regard sur une vie. 

éditions Why Not productions/France Inter, collection « 2 films ».

sortie 8 décembre 2010 :
le coffret DVD Beauvois numéro 1 avec « Nord » et « Noublie pas que tu va mourir »
le coffret Arnaud Desplechin avec « La Vie des morts » et « La Sentinelle »
sortie 6 octobre 2010 :
le coffret DVD Beauvois numéro 2 avec
« Le Petit lieutenant » et « Selon Matthieu »
le coffret Ken Loach avec « The Gamekeeper » et « Raining stones »

       

 

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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