« Chatroom » : d’un écran à l’autre

Hideo Nakata, sortie 11 aout 2010

Pitch

Un adolescent perturbé crée un forum de discussion sur internet et tente d'entraîner ses nouveaux copains virtuels dans sa chute en faisant mine de les aider à raconter leurs problèmes.

t d’un forum de discussion représenté ici en images avec les personnages sortis de leur écran, se dédoublant virtuellement (sans recourir à un avatar) : les mêmes qu’on voit seuls sur leur PC se projettent donc dans des chatrooms où ils se réunissent à distance. Une manière simple et efficace de représenter l’investissement, l’évasion, que peut être une discussion en ligne. La très bonne idée, d’abord, c’est de représenter l’univers virtuel comme hypercoloré avec des visages rayonnants, s’amusant, et l’univers réel terne, livide, les visages dépressifs, éteints. Exactement le contraire que ce vient de faire Gilles Marchand dans « L’Autre monde » où il oppose un réel solaire des environs de Marseille à un jeu vidéo livide.

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photo Diaphana

Dans « Chatroom », les problèmes viennent de la réalité et non pas le contraire… Pour ma part, je n’y ai pas vu du tout un film sur les dangers supposés d’internet qui transformerait les ados en zombies ne s’intégrant plus dans la société, mais, au contraire, un film sur le malaise des adolescents dans leur famille, l’incommunicabilité, des ados qui ont en 2010 à leur disposition internet comme moyen de communication.  
On observe 5 ados. Le premier, William, pertubé, au tempérament suicidaire, est le fils d’une romancière célèbre qui écrit des livres type « Harry Potter », flanqué d’un frère trop brillant qu’on cite en exemple, d’un père anxieux castrateur. Ses relations de famille se résument à une série de séances de psychothérapie familiale comme réponse à sa détresse, et, ensuite, la suspicion à la maison, la confiscation de son ordi, de son Iphone. Le second, Jim, ado fragile, traumatisé par l’abandon de son père quand il était enfant, est gavé d’antidépresseurs, autre réponse familiale à son mal être. Dans cette société d’écrans où la famille répond à ses enfants par l’intermédiaire de la psychiatrie, où l’on est incapable de s’entraider en direct, en deux mots de s’aimer sans faire appel à des tiers ou des médicaments (voire la littérature, la mère dit qu’elle a écrit ces livres à succès pour ses fils…), faut-il s’étonner que les écrans des ordinateurs semblent le moyen le plus aproprié pour communiquer?

photo Diaphana

William va créer sa chatroom « Chelsea teens » où vont se retrouver Jim, Mo, Eva et Emily. Si William les engage à confier leurs problèmes, feignant de les aider à chercher des solutions, c’est en deux mots pour qu’ils aillent mal à sa place. William s’est d’ailleurs focalisé sur Jim qui représente son image en miroir, l’ado fragile qu’il nie en lui. En poussant Jim au désespoir, William croit, névrotiquement parlant, faire en sorte l’économie du sien. 
La représentation de l’univers virtuel est donc inversée et intelligente, le virtuel recopie la vie, la déforme, l’hypertrophie mais n’invente rien. Les couloirs de l’internet sont montrés ici comme un grand couloir d’hôtel style années 50, exagérément coloré, la déco artificielle, du vert, du rouge, des dessins, des codes d’entrée sur les portes, où se croisent toutes les catégories d’internautes, un peu internet boulevard, se répartissant ensuite dans des chatrooms ou dans des boxes intimes. Le réalisateur ne fait pas impasse sur les dérives comme on en trouve dans la réalité, l' »Ultimo quarto » dans le genre « Fight club », le pédophile « égaré » dans la chatroom girly des filles, les pervers divers qu’on croise dans le couloir de l’hôtel, la chatroom où on joue à la guerre du Moyen-âge, celle où une névrosée se prend pour une psy en poussant ses « patients » au suicide. Le film a un vrai style, un ton original, une vision viscérale de l’univers virtuel.

photo Diaphana

Ce film se passe à Londres qu’on reconnaît par ci par là, réalisé par le japonais Hideo Nakata, c’est sans doute ce qui explique sa liberté de ton bien que le final soit très/trop convenable mais remettant les choses à leur place : un psychopathe et quatre ados en crise qui vont savoir cesser d’être ludiques quand le danger est réel. Sélectionné cette année au festival de Cannes dans la section Un Certain regard.
PS. j’ai lu le dossier de presse après avoir écrit la critique du film (par principe, je le les lis pas avant) et je suis très déçue par la déclaration moralisatrice du réalisateur que les jeunes ne savent plus vivre sans internet, que le virtuel amplifie dangereusement les émotions négatives alors que son film parle surtout du malaise de la jeunesse dans nos sociétés actuelles avec les carences familiales et les moyens de communication dont elle dispose, les causes et les conséquences… Comme d’habitude, ce n’est pas du symptôme qu’il faut se préoccuper mais de la cause du problème, je pensais que le réalisateur s’en était rendu compte en tout cas, il l’a traité dans son film, même inconsciemment… PS. Je suppose qu’ensuite, le réalisateur a tenté de susciter l’empathie des parents pour sa promo en mettant en cause internet, se privant ainsi d’une partie de son public… (à ce propos, faut-il vraiment demander aux créateurs des explications rationnelles, souvent dénaturantes, sur leurs oeuvres?)

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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