IMG_2660

« Les derniers parisiens » : Paris, c’est fini, et dire…

focus film Hamé Bourokba et Ekoué Labitey, sortie du film 22 février 2017

Pitch

Nas, fraîchement sorti de prison, revient à Pigalle. Son frère aîné, Arezki, y tient un bar, Le Prestige, où il projette d'organiser des soirées...

Notes

Nas (Reda Kateb) marche dans Pigalle, il vient de sortir de prison mais Christina ne l’a pas attendu, partie pour Londres avec un nouveau mec, enceinte de surcroît, il l’apprend par une de ses amies, il encaisse. On n’en parlera plus. Obligé durant sa période probatoire de travailler au bar Le Prestige tenu par son grand frère Arezki (Slimane Dazi), on comprend que la moitié du bar est officieusement à lui, du moins c’est ce que pense Nas qui rechigne à jouer les employés modèles. L’agent de probation (Mélanie Laurent), en charge de sa réinsertion, couche avec son frère mais il est à mille lieues de s’en douter. Nas veut monter une société événementielle d’organisation de soirées pour laquelle il n’a pas le premier sou mais il en veut, débordant d’énergie, de projets, et sa moitié du Prestige le titille, c’est dans le bar de son frère, associé à un dur qui pense money et rien d’autre, un certain Lucrèce, qu’il organise sa première soirée. Une réussite sauf que le grand frère Arezki ne peut plus le supporter. Quinze ans à Pigalle, il rêve d’un chalet à la montagne et d’un petit restaurant peinard.

"Les derniers parisiens" (photo Haut et court)

« Les derniers parisiens » (photo Haut et court)

Le film démarre sur les retrouvailles de Nas et de quelques copains, les joutes oratoires qui vont rythmer presque tout le film sont alors bon enfant (chez moi, on appelle ça la macagna), la Méditerranée, c’est ça, cette fraternité interne, cette parenté dans la culture de ne rien laisser paraître entre hommes. Société macho qui vénère les mères. Cette manière de faire marcher l’autre, de lui dire certaines vérités au passage mais sans dépasser une certaine limite et l’autre répond et on rit de soi et de l’autre, tout va mal parfois, souvent, mais on frime, on donne le change. Sauf qu’ici la limite va être dépassée et c’est bien là le danger d’un jeu social verbal où les mots sont des armes ; quand on en fait trop, les vexations s’accumulent, les frustrations et les humiliations pour un rien remontent à la surface. L’impression d’être pris pour un con. De l’accolade d’hier, on garde un goût amer, on bascule aussitôt sur les idées de vengeance et règlement de comptes. En petit groupe, les mots ne sont pas assez forts pour dézinguer celui qui vous a humilié. Toujours les mots car le passage à l’acte dans ce film est rare, les réalisateurs ont fait l’impasse sur la violence physique, pas voulu faire un polar violent mais parler des derniers parisiens. Comme tous les parisiens, ils viennent d’ailleurs et la gentrification galopante de leurs quartiers va les pousser dehors sous peu. Pigalle est un îlot de résistance aux marchands qui investissent tous les quartiers de Paris, achètent la ville. C’est le sujet du film d’où le titre, aujourd’hui, l’exil vers la périphérie est en marche pour tous.

Si la plupart des copains d’Arezki sont morts, lui-même est taciturne, la génération suivante, celle de Nas, ne veut pas à renoncer à la fête pour autant. Les personnages rêvent de réussite, de nuits peuplée de filles trop belles et d’argent facile, échafaudent sans cesse des projets, des combines, le plus souvent pour sauver leur peau… En préalable, les faux papiers, les échappatoires, les promesses et les arnaques minables mais l’envie d’en être et de faire quelque chose de sa vie prend le dessus. Les femmes, remarquablement absentes (extérieurement) de ces sociétés macho, interviennent parfois pour leur remettre les idées en place… Comme l’attachée de probation qui, dans l’intimité, interdit à Arezki de tout foutre en l’air, dont sa carrière à elle, parce que soudain il ne supporte plus Nas…

 

Et aussi

Le débat qui a suivi le film était riche. Nombreux étaient ceux à qui fin du film, plus sentimentale et conventionnelle, avait apporté les sous-titres. La réconciliation des deux frères qu’un problème de famille avait séparés, la verbalisation des sentiments refoulés doublée du constat lucide d’une génération décimée, celle du grand frère, ont consolé ceux rétifs à ce que propose le film, l’immersion dans Pigalle, la nuit, le jour, être un personnage immergé dans le groupe, se laisser embarquer…

Il y a une énergie et une pulsion de vie dans ce film qui vous donne le sourire malgré la succession des drames ordinaires de la vie jusqu’au drame lourd qui stoppe la narration originale, marque le tournant du récit et vous réveille en sursaut, un choix scénaristique classique, rationnel, trop, sans doute, car le style du film se banalise.

J’ignorais, avant le débat, que les deux réalisateurs, Hamé Bourokba et Ekoué Labitey, étaient et sont des musiciens de hip hop du groupe « La Rumeur » dont la plupart des spectateurs hier connaissaient textes et musique. La seventies native que je suis n’écoute que du rock des années 60 et 70… Mais cela n’est pas très étonnant, il y a un tel rythme et une telle musicalité dans les échanges verbaux du film, c’est même ça qui lui donne sa force de frappe. Dans tous les arts (dont la littérature), le style, c’est la musique…

PS.

Cette projection/débat était organisée au Club de l’Etoile à Paris par le site Sens critique qui a pour principe d’organiser périodiquement des projections avec un film que leurs invités ne connaissent pas à l’avance. Pour ma part, j’étais invitée par l’agence Way to Blue et je savais que j’allais voir « Les derniers parisiens ». L’assistance était donc atypique, composée de bloggers et d’invités choisis sur des critères définis par Sens critique. Ce qui explique sans doute les réactions hétérogènes et beaucoup plus spontanées après le film que lors de projections presse traditionnelles.

https://www.senscritique.com

IMG_2662

« Les derniers parisiens » (photo Haut et court)

PS2.

Comme suite au débat après la projection du film :
Oui, le linge qu’on faisait sécher aux fenêtres, les enfants qu’on appelait en se penchant à la fenêtre, c’est fini.. Jusqu’à bavarder d’une fenêtre à l’autre… Cet hier qu’on pleure en silence… La Méditerranée n’a plus sa place ni à Paris ni ailleurs et même plus chez ce qui fut « chez elle »… Les marchands et la marchandisation de tout ont envahi l’espace. L’exil, encore et encore, d’abord en proche banlieue et de plus en plus loin de Paris… Jusqu’où aller, d’ailleurs?

 

Bande annonce

Notre note

4.5 Stars (4,5 / 5)

Mots clés: ,

Partager l'article

Posted by:

Camille Marty
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Back to Top