« Des Filles en noir » : la conspiration

Jean-Paul Civeyrac, sortie 3 novembre 2010

Pitch

Deux ados no future décident de se suicider ensemble par bravade ou conviction, on ne sait pas. Partageant la même violence et révolte contre la société dans laquelle elles ne sentent pas en phase, elles s'habillent en noir...

 

Noémie et Priscilla sont comme deux soeurs jumelles, fusionnelles, inséparables, ne communiquant qu’entre elles, coupées du monde où elle évoluent en touristes, en reporters acides de leur société qu’elles jugent minable, sans espoir, sans futur, une société dans laquelle elles ne trouvent pas leur place et ne veulent pas de celle qu’on leur propose. Ainsi, l’idée d’une mort à deux se substitue lentement à l »idée d’une vie à deux « vivable », la mort étant parée d’absolu, de promesses de sensations extrêmes. Les deux filles en noir au look gothique ne décident pas vraiment de leur suicide ensemble : lors d’un exposé sur Kleist (qui s’est suicidé avec Henriette Vogel, alors atteinte d’un cancer), Noémie l’annonce tout haut pour choquer la classe qui le prend très mal, une annonce publique pour être certaine de ne pas reculer? En tout cas, c’est dit et la tentative de suicide est programmée sauf qu’elle va se passer d’une manière totalement inattendue tant pour les deux filles en noir que pour le spectateur.

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photo Les Films du Losange

Dans le couple Noémie et ¨Priscilla, l’intellectuelle, le cerveau pensant, la théoricienne, c’est Noémie qu’on découvre déjà au début du film après une première tentative de suicide solitaire. Priscilla, elle, est plus affective, malheureuse en famille, trompée par son petit ami, recueillie par sa soeur et son mec, elle se sent surnuméraire, mal aimée. Le départ en WE de sa soeur et son beau-frère qui ne l’emmènent pas va changer son destin. Bien qu’elle s’aiment intensément, il n’y a pas de sous-entendu homosexuel entre les deux filles en noir, comme si leur amour dépassait et la chair et la vie sur terre et que seule la mort pourrait les réunir pour toujours, tant la quête d’absolu est forte.
 


photo Les Films du Losange

C’est un film fort, dépressif, déprimant mais intéressant, attachant, un film à la lumière polaire avec deux actrices étonnantes de justesse, superbe, celle jouant Noémie, une Michèle Morgan moderne avec un regard à la « Quai des brumes » (
Elise Lhomeau (Noémie) et Léa Tissier (Priscilla) sont des débutantes, on ne dirait pas…). La scène centrale de la tentative de suicide est très impressionnante, les deux filles en noir filmées de dos dont on entend les voix, les délires, les rires, la communion dans l’ivresse… Scène d’autant plus choquante qu’elle est couplée à un mutique « famille je vous hais » car ayant lieu dans un univers familial apparemment chaleureux qui marque bien la rupture sans retour avec toute idée de cellule familiale. 


photo Les Films du Losange

Le seul bémol, c’est pourquoi raconter cette histoire? On ne comprend pas bien la raison de ce récit à moins qu’il ne soit autobiographique, que le réal parle de quelqu’un de proche, ce qui n’est apparemment pas le cas. On est tellement dans l’intime qu’on a du mal à extrapoler le destin des deux filles en noir, à les considérer comme une photo de la jeunesse actuelle, d’une fraction du moins. Donc, le film reste une sorte de cri, de non à la société, de no future mode d’emploi. Pour adoucir les choses, dans la dernière partie du film, on donne un joker pour s’en sortir à l’une des deux filles en noir : la musique mais la fin du film est ouverte, la musique comme un substitut d’absolu, une thérapie ou comme un sursis de courte durée?

Je ne veux me la jouer culture etc… mais cette idée que l’annonce d’un suicide conduit à se suicider parce que justement on l’a verbalisée, programmée, et qu’on perdrait en quelque sorte la face (du moins vis à vis de soi-même) en y renonçant m’avait beaucoup frappée dans un livre que j’ai lu très jeune : « La Conspiration » de Nizan. C’est un peu la même démarche ici avec cette annonce en classe par Noémie de leur suicide ensemble avec Priscilla, comment reculer ensuite sans le ressentir comme un échec ultime…Un film à voir, à la fois sobre et choc… 

 

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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