« Eyes wide open » (« Tu n’aimeras point ») + « Precious » : victime expiatoire contemporaine

Haim Tabakman, Lee Daniels, Cannes 2009, Un Certain regard, sortie 2 septembre et ?

Dernier jour de la reprise au cinéma Reflet Médicis à Paris de la section Un Certain regard, les deux dernières séances avant la fin sont pleines à craquer, dommage qu’on ne prolonge pas d’une semaine… A noter que le Reflet Médicis accueillera la rétrospective Jean-Pierre Léaud dans le cadre du festival Paris-Cinéma du 2 au 14 juillet 2009.

 

« Eyes wide open » (« Tu n’aimeras point ») de Haim Tabakman    

 


Aaron, notable pratiquant de la communauté juive orthodoxe, mari fidèle et père de quatre enfants, a repris la boucherie casher de son père quand un jeune homme trop beau va pousser la porte de sa boutique : Ezri, un étudiant qui cherche à la fois une école talmudique, un petit boulot et un logement. Troublé, Aaron le loge dans l’arrière-boutique de la boucherie et l’engage comme employé. La figure d’Ezri, qu’on voit dans une scène furtive relancer un de ses anciens amants qui le repousse, correspond à la face cachée et niée d’Aaron qui dira vers la fin qu’il était mort avant sa rencontre avec Ezri. En effet, le personnage d’Ezri, hormis figurer l’ange de la tentation et faire fonction de révélateur d’homosexualité latente, est à peine caractérisé car le vrai sujet du film, au delà de l’histoire d’amour interdite, c’est surtout  le bouleversement/basculement de la vie d’Aaron.Délaissant son épouse qui lui est entièrement dévouée, ce qui donne l’occasion de voir le fonctionnent d’un couple de juifs orthodoxes pratiquants, l’épouse ne lâchant ses cheveux que la nuit, les rapports sexuels entre époux ayant lieu après un bain rituel purificateur, on rapproche alors les deux lits, Aaron va faire bien pire que de la tromper, il va faire scandale en faisant fi l’opinion publique. Pressé par la communauté qui le menace d’exclusion, prête cependant à passer l’éponge si il chasse l’objet du désir de sa vie, de la ville, Aaron renoncera à Ezri mais pas au désir, dans la dernière scène, il retournera dans la rivière se baigner nu, le lieu-même où il avait accepté d’aimer physiquement Ezri.
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Depuis « Kadosh » d’Amos Gitaï, on a déjà vu pas mal de films sur le milieu juif intégriste, ses pratiques religieuses, la place minuscule de la femme quasi-muette au foyer, l’étude du Talmud par les hommes, les amours contrariées, les mariages arrangés, la seule nouveauté du film étant d’intégrer une pudique relation homosexuelle au récit d’un adultère ; c’est un peu un « Brokeback moutain » à Jerusalem en version intimiste, belles images bleutées sous la pluie, intérieurs gris faiblement éclairés de jaune, costumes traditionnels noirs des hommes et bonnets blancs de l’épouse, tout est feutré, atténué, monocorde,  monotone, le rythme lent et régulier. 

 

« Precious » de Lee Daniels

C’est une histoire infiniment triste que celle de Precious, jeune fille black obèse abusée par son père et martyrisée par sa mère, qui va trouver une sorte de sauvetage en changeant d’école pour une école alternative, avec une classe d’élèves paumées et analphabètes comme elle, menée par un professeur altruiste qui va lui apprendre à parler, écrire, se libérer de ses traumatismes par le verbe.Si la réalisation n’était pas très moderne, quelquefois clipesque, avec un certain humour, le récit de la vie de Precious serait insupportable : violée par son père à trois ans, qui lui a déjà fait un enfant né mongolien, détestée par sa mère qui la jalouse, lui faisant payer que sa brute de mari ait préféré coucher avec sa fille qu’avec elle, Precious ne connaît que les coups et les mauvais traitements.  A seize ans, elle est à nouveau enceinte de son père… Aux images de viol et de maltraitance se superposent les images de Precious superstar chantant en robe de scène, chaque fois qu’elle encaisse le pire, Precious rêve qu’elle est une chanteuse célèbre et adulée, ce qui fait passer aussi un peu la pilule pour le spectateur…


Prise en main par un professeur raffiné de l’école alternative et par la psychologue des allocations familiales (Mariah Carey assez méconnaissable sauf le regard), Precious apprend à parler d’elle, à ne plus cacher qu’elle a été abusée et maltraitée, à ne plus en avoir honte de son enfance violée afin de se reconstruire pour devenir autonome et élever ses enfants. Malheureusement, même mort, son père violeur va lui empoisonner l’existence…
Bien qu’on soit au paroxysme du mélo, l’empathie avec Precious étant immédiate, la réalisation très moderne, inattendue et dédramatisante, on supporte mieux qu’on l’aurait imaginé cette histoire révoltante qui doit principalement sa réussite relative aux personnages et au casting. Belle performance de l’actrice principale très émouvante avec le minimum d’effets. Le récit, tiré d’un roman (« Push » de la poétesse Sapphire), abordant inceste, drogue, illétrisme, maltraitance, SIDA, etc… est traité le moins lourdement possible mais reste tout de même lourd.

 

rédigé le 03/06/09

Notre note

3 Stars (3 / 5) 4 Stars (4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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