« Gainsbourg (vie héroïque) » : le défilé des femmes trophée en antidote de l’enfance

Joann Sfar, sortie 20 janvier 2010

Pitch

La vie de Serge Gainsbourg de son enfance à sa dernière compagne. Un gamin préfère la peinture à la musique, il sera une star de la chanson pour laquelle il n'a aucune estime, complexé par un physique ingrat, il collectionnera les femmes superbes et célèbres.

Je ne compte plus les contes que je vois au cinéma, ici aussi, le réalisateur parle d’un conte sur Gainsbourg et non d’un récit… Ce film comporte deux volets, l’enfance et les femmes trophée de la vie de Gainsbourg. Deux points d’ancrage, le poids de la judéité et de la laideur pendant l’enfance, les réparations qui vont en découler à l’âge adulte. L’enfance d’un gamin malingre et  fanfaron que le piano n’intéresse pas mais vénére la peinture, seul art. L’enfance d’un gamin traumatisé par le port de l’étoile jaune durant l’occupation allemande alors qu’il se croyait un français comme les autres. L’enfance heureuse malgré tout avec des soeurs et des parents aimés. L’enfance avec déjà le goût prononcé de séduire des femmes trop belles comme ce modèle à l’école de Montmartre.
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photo Universal

Plus tard, Gainsbourg, peintre, joue dans des piano-bars pour gagner sa vie. Marié d’abord à une femme de tempérament qu’il escamotera ensuite, pas assez valorisante, pas célèbre… Commence alors sur l’écran  le défilé des stars jouant les femmes superbes pas moins stars jalonnant la vie de Gainsbourg, d’abord Juliette Gréco, ensuite France Gall, Bardot, Birkin, Bambou. La plupart de ces interprétations sont basées sur le mimétisme et les signes extérieurs de ressemblance : les cheveux coupés au carré et les pieds nus d’Anna Mouglalis (Juliette Gréco). La jupette, les chaussettes et les cheveux longs de Sara Forestier (France Gall). Les cuissardes et le manteaux panthère de Laetitia Casta, sa danse derrière un drap blanc copie conforme de « Et Dieu créa la femme » (Bardot). La minirobe en dentelle crème et le panier de Lucy Gordon (Birkin). Les grains de beauté sur tout le corps de Mylène Jampanoï (Bambou).
 


photo Universal


Si la ressemblance physique de Lucy Gordon avec Jane Birkin n’est pas acquise à cause de son regard différent plus perçant, moins pur (plus Carla Bruni que Birkin), c’est pourtant elle, en intériorisant le personnage, qui arrive à émouvoir dans ses scènes avec Gainsbourg heureux, seule période apaisée de sa vie. En revanche, l’imitation (au lieu d’interprétation) de Laetitia Casta parlant comme on entend parler Bardot dans ses films, bougeant comme elle dans ses clips, est exactement le contraire, on est uniquement dans les signes extérieurs de richesse. Pourquoi pas, d’ailleurs? Dans la réalité, l’aventure de Gainsbourg avec Bardot (qu’il appelait la Rolls, alors mariée au play-boy allemand Gunther Sachs) est irréelle aussi pour le compositeur resté l’enfant complexé, c’est la femme trophée absolue, la revanche du qui se sait laid tenant dans ses bras la plus belle femme du monde. Idem pour la dernière femme Bambou, on se base sur le physique, la ressemblance, l’enveloppe externe, le cliché de la femme paumée rencontrée dans une boite de nuit. Quant à Eric Elmosnino/Gainsbourg, grand acteur tombé dans un faux biopic fleuve balayant toute une vie!!! un peu raide au départ, il se bonifie avec le temps, à la fin du film, il semble qu’il soit devenu Gainsbourg (très belle prestation surtout dans la seconde partie du film). Le meilleur : Philippe Katerine en Boris Vian, quelle présence!
 


photo Universal


Dans ce film, tout l’intérêt majeur consiste à repérer les ressemblances, les reconstitutions, les performances d’acteur, mais pas uniquement. Avec, d’une part, une tentative un peu comédie musicale, on chante mais ce n’est jamais la voix de Gainsbourg, sans doute un problème de droits (sauf « Je t’aime, moi non plus »). D’autre part, une incursion du dessin dans le film pour l’homme qui préférait peindre que composer, chanter : le réalisateur incorpore à son film deux personnages de BD : « La Patate », caricature animée de la représentation des juifs pendant la guerre (tirée d’une affiche ignoble d’époque) et Gainsbarre/ »La Gueule », le mauvais génie, le double. On va donc supporter tout le long du film, l’avatar Gainbarre en carton/latex avec un long nez et des doigts immenses griffus.
Bien entendu, le réalisateur a essayé de transcrire l’état d’esprit de Gainsbourg en relation avec les douleurs et les manques de l’enfance : jamais rassasié de succès, téléphonant lui-même à la presse pour faire la une après son infarctus, pleurant plus la mort de son chien que celle de son père, réclamant son plaid en cashemere griffé pour aller à l’hôpital, provocateur, vantard, égocentrique.



photo Universal


Un film surligné et surlignant tout en restant paradoxalement superficiel, hommage tentant de percer le mystère d’un artiste en le définissant par sa vie privée antidote à ses carences, manques, frustrations. Un portrait de séducteur très laid collectionnant les femmes très belles mais également le drame d’un peintre méprisant la chanson, la variété, ayant accepté la célébrité à ce prix. Une histoire d’un homme qui se détruit autant qu’il se construit. Pour les spectateurs des générations différentes qui iront voir le film, certains vont tiquer car il ne faut pas oublier que l’image icônique intouchable de Gainsbourg aujourd’hui est loin de ce qu’elle était à l’époque quand il multipliait les frasques. Ici, c’est la vision d’un  jeune réalisateur écrivain sur Gainsbourg en particulier et, plus largement, sur l’intégration complexe d’un émigré juif russe dans la France d’hier, comme ce fut le cas également de Romain Gary. Tous deux célèbres et flamboyants mais demeurant inconsolables, l’un s’est détruit à petit feu, l’autre s’est suicidé, ça laisse songeur… 


photo Universal 

 

 

Notre note

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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