"Gardens of the night" : le marché de l'innocence

focus film Prix de la critique internationale au Festival de Deauville 2008, sortie?

Pitch

deux ados prostitués, survivant tant bien que mal dans les rues de San Diego, ont un passé commun qui les lie à la vie à la mort : enfants, ils ont été kidnappés et exploités par un réseau pédophile.

 


Peut-on échapper à la reproduction des schémas de souffrance? Au delà du thème abordé au premier degré, l’enlèvement d’enfants pour servir les réseaux pédophiles et leur viol, tant physique que mental, le film en deux parties (et à l’interieur de ces deux époques) démontre l’inéluctable répétition des traumatismes. « Gardens of night », qui vient d’obtenir le prix de la critique internationale au festival du cinéma américain de Deauville, a bouleversé bien des festivaliers. Rappelant un peu « Mysterious skin », ce film n’a pas les mêmes qualités plastiques et créatives, le réalisateur n’est pas Gregg Araki qui, en outre, sur le fond, transgressait un tabou plus loin en tenant compte de la dimension quasiment mécanique du plaisir même chez un enfant abusé sexuellement et des relations complexes entre le bourreau et la victime.

Dans « Gardens of the night », le récit est plus linéaire, plus factuel, au présent, deux ados prostitués se souviennent du passé : leur enfance volée, violée, enfermés avec deux geoliers dans un appartement lugubre où l’agression est autant intérieure (la pédophilie du proxénète) qu’extérieure quand on les vend à des clients pédophiles. Collant de près à la réalité documentaire sordide d’une réalité chiffrée, filmé de manière nettement plus académique qu’un « Mysterious skin » pour reprendre la comparaison, le film pourrait bien toucher un public plus large en mettant ainsi en exergue, en relief,  son sujet avant tout.—–


photo City Lights pictures

Très vite, on aborde le flash-back sur l’enfance et le kidnapping, la partie la plus émouvante où le spectateur entre en compassion, en empathie, immédiatement, tremble depuis qu’une ravissante fillette blonde, dont on devine le sort funeste dans les minutes qui suivent, quitte la maison et part à pied pour l’école avec son cartable, seule dans les rues d’une banlieue trop rose où tout est lisse et chic et bien rangé. Un type aborde la fillette pour lui dire qu’il a perdu son chien, l’argument porte, elle accepte qu’il la dépose à l’école en voiture, avec lui, un autre type plus jeune, ils la mettent en confiance… A la sortie de l’école, les deux types sont encore là, on fait croire à la fillette que ses parents les ont chargé de la ramener
, elle monte dans la voiture pour toujours…Le conditionnement pédophile est ritualisé : le proxénète Alex (Tom Arnold) affiche un comportement bonhomme, presque sympa, faisant mine de rassurer les enfants, qu’il démolit en amont, en se posant en seul recours à l’abandon supposé de leurs parents, donnant à la petite Leslie un numéro de téléphone bidon pour qu’elle vérifie leur absence… Si le compère Frank, dont on comprend qu’il est un ancien enfant kidnappé et abusé, aujourd’hui recyclé en geolier, est un caractériel perdant quelquefois le contrôle, le gros Alex, dégoulinant de sollicitude, est un pédophile vrai qui, sous le couvert d’initiation pour les futurs clients du réseau, en profite pour abuser de Leslie sexuellement et mentalement. Là, on touche au tabou de la psychologie du pédophile : un type comme Alex ment-il à 100% quand il prétend que Leslie est « sa préférée »?  Au delà de la technique éprouvée de créer une relation privilégiée avec sa victime, dont il justifie le viol en lui faisant croire que c’est « la préférée (pire, en mettant en concurrence le nouvel enfant « préféré » et le précédent),  un pédophile comme l’ignoble Alex semble également dépendant de sa victime qui lui inspire d’irrépressibles pulsions criminelles justifiant de son point de vue de les financer en étant proxénète d’un réseau.  De là à penser que lui aussi a été abusé enfant… une scène où Alex raconte son enfance, même trafiquée, à Leslie enfant endormie, donne une indication : tous les protagonistes du réseau ou presque seraient des anciennes victimes reproduisant leurs schémas de souffrance en devenant à leur tour des bourreaux… Il n’en est pas de même des clients du réseau, à l’opposé matériellement de cet univers sordide, citoyens au dessus de tout soupçon, tel ce juge et son épouse dans une maison cossue, ça fait foid dans le dos…


photo City Lights pictures 

Des deux périodes filmées, l’adolescence prostituée, ou l’enfance violée, on se demande qu’elle est la plus noire… même si évidemment la seconde partie est la conséquence directe de la première avec une différence immense :  l’absence d’espoir de s’en sortir, Leslie adolescente s’est résignée au viol d’ innocence de Leslie enfant, durcie, aguerrie, cynique, elle accepte même, dans un premier temps, pour échapper au trottoir, d’enlever et de « former » une ado de 12 ans à la prostitution, devenant elle-même sous-proxénète d’un réseau. Dormant le plus souvent dehors, utilisant l’argent de leurs passes dans la rue pour payer leur consommation de drogue, Leslie (Gillian Jacobs) et Donnie (Evan Ross), son ancien compagnon de captivité, n’ont qu’une bouée de sauvetage immédiat : être tout l’un pour l’autre, Donnie veille sur Leslie qu’il aime platoniquement, le corps souillé étant devenu exclusivement un outil de travail, le seul moyen de survivre financièrement.Le film est dur tant en ce qu’il raconte que sur les ressorts internes des victimes irréversiblement détruites et que toute la bonne volonté du monde ne pourront pas réinsérer dans leur milieu d’origine ni dans celui d’arrivée non plus. N’appartenant plus à aucune cellule sociale, les deux ados Leslie et Donnie ne peuvent communiquer qu’avec des rescapés ayant subi les mêmes sévices qu’eux, les autres ados prostitués de la rue dont certains comme Cooper sont déjà devenus des proxénètes. La tentative de retour de Leslie dans sa famille est terrible, les parents sont montrés comme monstrueux… de normalité… une image discrète de Leslie adolescente regardant son père donner le bain à un des frères et soeurs enfants résume la situation, tout et tout le monde, est considéré à présent par Leslie comme perverti en puissance, ne reste que Donnie, le frère de souffrances, celui qui sait…

Le film n’est pas parfait, on peut chipoter sur la méthode simpliste en deux parties, sur la mise en scène sans inventivité, sur l’interprétation de Leslie adulte, un peu trop butée peut-être, pas loin de l’indifférence, sur le parti pris de montrer le minimum (ce que je trouve le bon parti car, loin de ménager le spectateur, l’imaginaire est toujours pire que la réalité, fut-elle immonde), cependant, le film sonne juste, désespérément trop juste…

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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