Jacques Tourneur et la RKO : 5 films d'"Angoisse" et " La Griffe du passé" à "La Vie facile"

Jacques Tourneur, dernière sortie DVD 16 septembre 2008

 

La RKO, studio mythique météore, où a débuté Orson Welles avec « le meilleur film de tous les temps » : « Citizen Kane » (1941), puis « La Splendeur des Amberson » (1942), fut le studio Hollywoodien le plus audacieux et le plus libre, peut-être à cause de son manque de moyens qui l’obligeait à être innovant, hébergeant, par exemple, des auteurs incônoclastes comme Nicholas Ray (« A Woman’ secret », « Born to be bad »), des films atypiques comme « La Septième victime » de Mark Robson ou « Le Garçon aux cheveux verts » de Joseph Losey. Mais aussi Hitchcock (« Soupçons »), Howard Hawks (« La Captive aux yeux clairs ») ou Otto Preminger avec « Angel face ». *** Idem pour le casting, la RKO n’ayant pas les moyens d’engager des stars patentées, elle lance des inconnus comme Robert Mitchum ou Katharine Hepburn. 


Fondée en 1928, après MGM, Paramount, Warner et Fox, la major cadette RKO, dernière née, sera aussi la première à disparaître au bout de seulement trente ans d’existence, laissant dans ses malles des trésors de films… La création des studios RKO, au départ, Radio Corporation of America, sera la conséquence d’un brevet de sonorisation que la radio n’arrivait pas à vendre… Elle va alors créer ses propres studios et démarrer en toute logique avec des comédies musicales (9 films avec Fred Astaire et Ginger Rogers dans les années 30)… Dirigée par le fantasque Howard Hugues, qui imposait souvent ses actrices préférées (Jane Russel, Faith Domergue, Joan Fontaine), et ré-écrivait même des répliques…, marquée  dans les années 40 par le style du producteur Val Newton qui venait de la série B, aux films formatés, on préfèrera les ambiances, les atmosphères, la créativité : ainsi l’association Newton et Tourneur va donner des petites merveilles de films entre gris clair au gris foncé…
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L’oeuvre de Jacques Tourneur, réalisateur français ayant fait carrière à Hollywood, est un cas inclassable en soi… Qu’il s’attaque au film fantastique (La « Féline »), d’espionnage (« Berlin express »), au drame noir (« Angoisse ») ou au film noir (« La Griffe du passé »), voire à l’analyse sociale du rêve américain (« La Vie facile »), il règne une ambiance particulière, fantômatique et nostalgique, dans les films de Tourneur qui en font des oeuvres à part même si elles se rattachent à un genre que le réalisateur « revisite », comme on dit. C’est sans doute cela qui fait qu’on est à la fois sidéré par la beauté de la réalisation et désorienté par une certaine langueur inhabituelle dans les films de genre… 

 

« Experiment perilous » (« Angoisse ») (1944)  

« Angoisse », bien qu’injustement sous-estimé, est, à mon avis, un des chef d’oeuvres, de Jacques Tourneur :  contemporain et cousin de « Laura » (1944) de Preminger, et aussi étrangement précurseur de « Hantise » (1947) de Cukor…Un médecin rencontre dans le train pour New-York une femme affolée par l’orage qui en profite pour lui raconter ses vrais tourments : qu’elle ne retournera pas vivre dans la maison de son frère Nick et de sa femme Allida chez qui pourtant elle a rendez-vous pour le thé le lendemain. Qu’elle est en train d’écrire la biographie de son frère…

 

 
Heddy Lamarr, photo éditions Montparnasse
Le lendemain, le médecin apprend que cette femme, Cissie Bedereaux, est morte le jour du thé chez son frère d’une crise cardiaque. Puis, l’ami intime du médecin lui parle de la beauté d’Allida Bedereaux et l’emmène faire sa connaissance, la jeune femme semble terrorisée par son mari. Pendant ce temps, Nick Bedereaux essaie de convaincre le médecin, le Docteur Bailey, que sa femme est folle… Mais, une erreur de bagages fait que Bailey se trouve en possession des manuscrits de Cissie Bedereaux et comprend à leur lecture que c’est Nick qui ne tourne pas rond…Le film est un monument d’angoisse sourde, le regard d’Heddy Lamarr informe aussitôt le spectateur et le Docteur Bailey qu’elle vit un enfer auprès de son mari Nick Bederaux. Démarrant dans la nuit, un train sous l’orage, la neige le lendemain, le regard affolé de la soeur en sursis préfigure celui non moins angoissé de sa belle-soeur Allida, toutes deux victimes de la folie de Nick, leur frère et mari… Dans ce New-York du début du siècle qui ressemble à Vienne, d’où arrive justement le couple Bedereaux qui parle avec un accent autrichien, l’atmosphère est sombre et fantômatique comme dans les films expressionnistes allemands d’un Fritz Lang. Tout est supect, tout inquiète, des petits riens font sursauter. La manière dont Nick essaye de persuader son épouse qu’elle perd la tête fait penser au futur « Hantise » de Cukor. Le mari plus âgé Pygmalion renvoie à « Laura » de Preminger, on est frappé par l’image du portrait dans l’eau quand Nick demande Allida en mariage et qu’elle se croit obligé d’accepter par reconnaissance après qu’il l’ait formée à Paris pour devenir une star de l’époque.

Heddy Lamarr est d’une beauté renversante, dans le registre de l’angoisse, elle est extrêmement touchante et crédible, le regard chaviré, la voix inaudible. La fin du film est maladroitement happy end, comme le voulait l’époque, mais l’avant-fin du film est violente comme une explosion au gaz…

Une vraie découverte que ce film de Tourneur, un drame noir de la folie destructrice d’un ancien orphelin, détesté par son père d’avoir « tué » sa mère en naissant, qui va épouser une jeune fille trop belle, dont il a fait une perfection en la formant selon son image de la femme idéale, qu’il va ensuite persécuter, mettant en scène lui-même le scénario de sa jalousie morbide en l’entourant d’hommes de son âge… Très moderne sur le fond, sombre comme une interminable nuit d’hiver éveillée par l’angoisse, un must dont on comprend mal qu’il ne soit pas un classique…

 

« Out of the past » (« La Griffe du passé ») (1947) 

  


Voilà le film noir type et pas des moindres, une référence du genre, images sublimes en clair-obscur, ambiance noire et sombres desseins, femme fatale tueuse et hommes proies, le détective et le truand, le passé qui vous rattrappe, l’histoire racontée en flash-back…
 


photo éditions Montparnasse

Alors qu’il s’est installé comme pompiste dans une petite ville, Jeff Bailey, fiancé à Anne, une jolie blonde, voit son passé le rattraper par la manche quand l’homme de main de Whit Sterling vient lui demander des comptes. Quelques années auparavant, Jeff fut engagé par Whit Sterling, joueur professionnel, pour retrouver sa petite amie, la sulfureuse Kathie, partie sans laisser d’adresse, après lui avoir tiré dessus et dérobé 40 millions de $. Retrouvant Kathie à Acapulco lors de son enquête, le détective Jeff Bailey en tombe amoureux et double Whit Sterling en s’installant avec elle à San Francisco d’autant que la garce lui a juré qu’elle n’avait pas volé d’argent… Casting solide côtés hommes avec Robert Mitchum (Jeff Bailey), Kirk Douglas (Whit Sterling) et une actrice peu connue aujourd’hui Ann Greer qui n’a pas la trempe d’une Ava Gardner ou d’une Barbara Stanwyck, mais s’en tire habilement grace à son regard de biche… C’est le petit bémol du film, ce manque de charisme de l’actrice qu’on retrouve dans les situations pas assez violentes (il faut le dire!), hésitantes, avec un trop plein de rebondissements dispersant l’attention. La grande différence avec un Siodmak (« The Killers »), par exemple, c’est que le film est somptueux mais moins physique, plus explicatif, plus dilué, moins choc, si on veut.
 

Berlin-express (1949) 

Film d’espionnage se passant pour partie dans un train avec une ambiance compartiments tueurs… Le Dr Bernhardt, médecin allemand ayant combattu le nazisme dès la première heure, a pour mission la réunification de l’Allemagne ou ce qu’il en reste. Il semble d’ailleurs que le film, tourné en 1948 entre Paris et Francfort, voire Berlin, ait eu pour vocation latente de montrer les ruines de l’Allemagne après-guerre, Francfort et Berlin aux immeubles désossés s’élevant comme des squelettes ou rasés, des terrains vagues désolés en pleine ville, des affichettes collées au murs, les gens cherchent un proche, une adresse, on troque, on vend ses biens pour se nourrir. Le voyage du Dr B est sous haute surveillance, dans le train militaire US qui emmène des VIP américains, anglais, français ou russes, on tente de prévenir l’attentat qui aura lieu quand même sur un faux Docteur B. Pendant tout le film, chaque piège déjoué fait le nid du suivant et ainsi de suite, un peu comme des poupées russes dans une ambiance de complot permanent, la guerre n’est pas finie dans les esprits… Un quintet de charme va aider le Dr B : un séducteur américain, nutritioniste et la secrétaire du Docteur B formant le couple vedette avec Merle Oberon et Robert Ryan. Film d’atmostphère noir à la réalisation parfaite, c’est un vrai bijou auquel il manque peut-être un brin d’émotion, la perfection générant souvent le froid… 


photo éditions Montparnasse

*** Dans la série des 100 DVD de la RKO des éditions Montparnasse, sont disponibles 5 films de Jacques Tourneur : « La Féline », « Angoisse », « La Griffe du passé », « Berlin-express », et, sorti le 16 septembre 2008 (avec les 10 derniers de la collection RKO) : « La Vie facile ».
Pour gagner la collection des 100 DVD de la RKO, jouer ici…

Lire aussi dans la dernière série  sortie le 16 septembre 2008 les critiques de « Voyage sans retour »  de John Farrow et de « Primrose path » de Gregory LaCava…

            
 

 

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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