« Johnny Eager » (« Johnny, roi des gangsters ») : film noir mélo, ambigu, explosif

Mervyn LeRoy, 1941, sortie DVD 28 septembre 2011

Pitch

Un ex-détenu, en liberté conditionnelle, feint d'avoir renconcé à son ancienne vie de grand truand. Séduisant la fille d'un procureur pour le faire chanter, elle va déstabiliser son système impitoyable.

 

Mervin LeRoy n’a pas aujourd’hui de reconnaissance en tant que grand réalisateur, et, pourtant, deux sorties DVD récentes chez Wild side vidéo, ou plutôt la sortie en septembre 2011 de « Johnny Eager » (« Johnny, roi des gangsters », 1941) et celle annoncée pour février 2012 de « Waterloo bridge » (« La Valse dans l’ombre », 1940), petite merveille qu’on peut en ce moment regarder sur Ciné+ « A la demande » (canal 99 pour la VOST), démontrent qu’on a oublié un peu vite les films d’un cinéaste qui a embrassé un peu tous les genres. Mervin LeRoy souvent en tandem avec le magnifique Robert Taylor, lui aussi embrassant tous les genres : du film noir (« Party girl »/ »Traquenard », 1958 avec Cyd Charisse) au western (« Westward the Women »/« Convoi de femmes », 1951), avec qui il a tourné trois films : « Waterloo bridge » (1940), « Johnny Eager » (1941) et « Quo vadis » (1951).
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La pub disait TNT = Taylor and Turner! (jeu de mots sur la Tri-Nitro-Glycérine) car un film avec à l’affiche deux sex-symbols comme Robert Taylor et Lana Turner ça explosait une affiche en 1941! Dans « Johnny Eager », Robert Taylor interprète un truand dur comme l’acier qui va craquer pour la fille d’un juge de la haute société qu’il comptait piéger pour obtenir l’autorisation d’ouvrir un établissement de paris et jeux. Lana Turner, pourtant très jeune, n’est pas très crédible avec sa mise en pli platinée dans le rôle d’une jeune fille étudiante en sociologie mais on fera avec, à l’époque, le souci de crédibilité des personnages féminins n’était pas trop le souci des studios qui voulait des stars à l’affiche.
 


Chauffeur de taxi à temps partiel, Johnny Eager, est en liberté conditionnelle depuis un an après cinq ans de prison. Il va pointer chez le juge d’application des peines qui voit en lui un ex-détenu modèle de résinsertion. C’est dans ce cadre qu’il va rencontrer Lisbeth et une amie, toutes deux étudiantes en sociologie s’intéressant aux problèmes de réinsertion. Mais Lisbeth, dite Liz, est en vérité la fille d’un procureur tout puissant et puritain, John Benson Farrell, qui a fait
condamner Johnny Eager autrefois. Quand il en a fini avec la comédie de l’ex-détenu modèle, Eager troque sa veste et sa casquette de chauffeur de taxi pour un costume sur mesure et reprend les affaires, big boss de la mafia locale, en attente d’une autorisation pour ouvrir un cynodrome avec des courses de lévriers dont il escompte des profits juteux. 


photo Wild side vidéo

Le film est ambigu d’un bout à l’autre : quand Lisbeth et son amie rencontrent Johnny chez sa soeur, où il fait semblant d’aider sa nièce à faire ses devoirs, fascinée, elle dit à cette dernière « je le crois capable de frapper une femme ». Dans un imbroglio où le fiancé de Lisbeth la confie à un ami, qui, ivre, la laissera en plan dans un resto chic dont elle ne peut pas payer l’addition, elle est sauvée par Johnny Eager qui se propose de la raccompagner chez son père mais à qui elle dit clairement qu’elle n’a aucune envie qu’il l’a racompagne chez elle… Vers 4 heures du matin, le fiancé et le père, morts d’inquiétude que la jeune fille ait disparu, assistent, médusés, à une étreinte entre Liz et Johnny sur le pas de la porte. Démarre alors un chassé-croisé mélo de sacrifices multiples par amour : le fiancé, comprenant que Liz est tombé amoureuse de Johnny, se sacrifie pour son bonheur à elle, une politesse que lui rendra Johnny vers la fin du film quand il se rendra compte qu’il aime lui aussi Liz dont il ferait le malheur. Et ces coups qu’elle attendait de Johnny Eager, Liz les aura au delà de ses espérances, il finira par la frapper à la fin du film… pour son bien,  pour la sauver de lui…
Mais, entre temps, Johnny Eager, qui se méfie de tout ce qui lui ferait perdre le contrôle, de l’alcool, des femmes et de l’amour, dont on devine une enfance lourde comme du plomb, a piégé Lisbeth en lui faisant croire qu’elle a tué un homme, afin de faire chanter son père. Contre toute attente, Lisbeth tombe malade, au bord de la folie, se croyant une meurtrière, mais, elle aussi, se sacrifie par amour pour Johnny, en renonçant à se dénoncer à la police afin qu’il ne retourne pas en prison.

Pendant presque tout le récit, Johnny Eager est un modèle de dureté, de cruauté, de calcul pour demeurer le roi des gangsters. Et plus dure sera la chute quand il s’autorisera à ne plus être impitoyable…  


photo Wild side vidéo

Là où le film est encore plus ambigu, c’est dans la relation que Johnny Eager entretient avec un certain Jeff Hartnett (Van Eflin), son homme de confiance et seul ami bien qu’il ne l’accepte pas, un homme cultivé et sensible devenu une épave qui noie son désespoir existentiel dans l’alcool. C’est en étreignant Hartnett, en acceptant cet amour intense sans retour que lui voue ce poète suicidaire, que Johnny Eager va mourir de désespoir d’avoir renoncé à Liz après s’être jeté sous les balles du clan adverse et de la police. Van Eflin avec cette voix incroyable rauque et en sourdine, reconnaissable entre mille, obtiendra un Oscar pour ce rôle de Jeff Hartnett.
C’est un film noir ambigu et très mélodramatique où, comme dans « Waterloo bridge », tourné un an avant, un des éléments du couple qui a eu un coup de foudre immédiat et fatal (Robert Taylor et Vivien Leigh sur Waterloo bridge pendant la guerre, Robert Taylor et Lana Turner dans le bureau du juge) va préférer mourir, incapable de supporter l’absence de l’autre à qui il a choisi de renoncer par amour : dans « Waterloo bridge », Myra/Vivien Leigh, incapable d’avouer son passé de prostituée à l’homme qu’elle aime, se jettera dans la Tamise, ici, Johnny Eager, après avoir « rendu » Lisbeth à son ancien fiancé, choisira d’aller se faire descendre dans une raflle à laquelle il pouvait très bien échapper. Dans les deux cas, celui qui va se suicider après s’être sacrifié pour l’étre aimé, qu’il s’imagine protéger en disparaissant de sa vie, se croit indigne de l’autre, ce qui va loin dans un mécanisme mélodramatique basé sur la culpabilité et la dévalorisation de soi. Mais loin aussi dans les sensations fortes et pour les protagonistes du film et pour les spectateurs!


photo Wild side vidéo 

DVD « Les Introuvables », Wild side vidéo, sortie 28 septembre 2011
Bonus : « LeRoy des gangsters » avec Patrick Brion
 


Lire aussi : le blog Like… Dreamsville…
 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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