« La Religieuse » : captive

Jacques Rivette, 1965/66
Tiré d’un roman de Diderot, « La Religieuse » est le second long-métrage de Jacques Rivette, un film présenté au festival de Cannes en 1966, qui fit scandale à sa sortie, interdit par le ministère de la culture pendant un an, puis réhabilité. Pourtant, ce n’est pas tant la vie monastique et encore moins la religion qui sont mises en cause mais les moeurs du XVIII° siècle dans une certaine classe sociale de la petite aristocratie souvent désargentée.Si les soeurs de Suzanne Simonin ont été largement avantagées, c’est parce qu’elles sont les filles de leur père, ce qui n’est pas le cas de Suzanne que sa monstrueuse mère voudrait voir enfermée au couvent toute sa vie pour racheter sa faute, son adultère et ne plus avoir le témoin de cette faute sous le nez au passage. Il faut voir la lettre posthume qu’envoie la mère à Suzanne lui demandant de prier pour son salut!!! Monsieur Simonin n’étant pas Crésus, on expédie Suzanne au couvent une première fois, elle fait scandale le jour de ses voeux en déclarant qu’on l’a forcée. Enfermée dans une chambre chez ses parents, harcelée psychologiquement, elle cède et accepte enfin de prendre le voile (terrible scène de voeux où Suzanne est habillée en mariée de satin blanc, ravissante…). Suzanne Simonin va alors vivre dans deux couvents, deux communautés aux antipodes : celle ascétique de Madame de Moni (Micheline Presle), puis celle mondaine de Madame de Chelles (Liselotte Pulver).
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photo CinéCinéma
Si l’arrivée de Suzanne au couvent de Longchamp est adoucie par ses relations avec Madame de Moni qu’elle considère comme une mère, la mort de cette dernière va voir la nomination à sa place de Mère Sainte Christine (Francine Bergé) qui va la persécuter. Déjà, dans les deux cas, Suzanne inspire des sentiments « coupables » au deux femmes, Madame de Mony les ravale et Mère Sainte Christine essaye de l’asservir. Le jeu très subtil de Francine Bergé fait passer beaucoup de choses dans sa manière de punir et persécuter Suzanne tout en espérant secrétement un rapprochement. Les choses vont s’envenimer quand Suzanne fait appel à un avocat pour demander la résiliation de ses voeux. Privée de nourriture, de meubles, de vêtements, humiliée par les soeurs du couvent, elle devra son salut, à l’intervention d’un religieux qui la prend en sympathie ou peut-être plus. La beauté de Suzanne Simonin est à la fois son arme et son handicap, si elle sera aidée par les hommes, l’avocat, le religieux, le père Morel, les femmes, à qui elle a le malheur de plaire aussi, causeront sa perte, elle provoquera des jalousies, des drames.Transférée au couvent d’Arpajon, où il règne une ambiance mondaine et des moeurs gentiment dissolues, dirigé par Madame de Chelles (Liselotte Pulver) drapée dans des dentelles et des peignoirs de soie, elle va aussitôt, sans s’en rendre compte, prendre la place d’une favorite et désespérer les deux : et la favorite, et Madame de Chelles qui la supplie la nuit d’éprouver un peu plus que de l’amitié pour elle. Vers la fin du film, c’est encore une femme du monde rencontrée dans la rue alors qu’elle mendie qui va la précipiter dans le vide. Car, quand Suzanne a enfin trouvé la liberté, c’est presque pire, le couvent n’étant à l’échelle d’un microcosme bien spécifique que la copie des relations mesquines, marchandes et cruelles de la vie en société, d’autant que Suzanne, enfermée depuis l’âge de 15 ans, ne sait rien de la vie et  ignore la libido, Diderot en a fait un personnage totalement pur et c’est bien le génie du récit : celle qui ne veut pas être une religieuse est justement la seule qui possède une âme pure et bonne. Car Suzanne a la foi mais pas la vocation, et comme disait Rivette, interviewé à Cannes par François Chalais en 1966, on peut, sans faire scandale, se demander l’objectif et le pourquoi de la vie monastique en soi…


photo CinéCinéma

J’avais vu ce film il y a belle lurette et en le revoyant ce soir, mon impression est demeurée identique : un grand film, un film magnifique qui réussit l’exploit d’être totalement captivant malgré son austérité relative. Un film Bressonnien, pur et implaccable (on ne peut s’empêcher de penser à « Les Anges du péché » (1943) et « Journal du curé de campagne » (1951). Un film de 2h15 (il faut le savoir tant le récit est fluide) souvent poignant, révoltant, accablant pour la société du XVIII°, son incroyable hypocrisie, son obsession de sauver les apparences proportionnelle à son amoralité, quant au sacrifice d’enfants surnuméraires à qui on impose d’entrer dans les ordres, c’est un autre monde… Si le film a fait scandale, c’est peut-être à cause de la sexualité omniprésente car interdite, réprimée, culpabilisée, dans ces univers exclusivement féminins et clos, sorte de pensionnats à vie,  où l’on passe le temps à tourner en rond du jardin à la chapelle en attendant la mort en essayant de se persuader qu’on attend le Royaume des cieux, des présents sacrifiés à un hypothétique salut. Suzanne Simonin va affronter trois types de mère supérieure : la mère de substitution, la matonne et l’amoureuse, trois types de couvents de l’époque de l’ascèse à la luxure, une survie à huis-clos qui prend un peu tous les visages… Passionnant, d’une beauté glacée, avec des actrices sur mesure (Francine Bergé injustement oubliée), la belle Anna Karina enfin dans un grand rôle d’actrice (autre que d’être la femme de Godard), ce film incontournable va être rediffusé sur CinéCinéma Classic*.
*Rediff : 13 février à 1h55, 15 février à 22h20, 17 février à 13h20, 19 février à 16h25, 22 février à 22h15, 27 février à 0h20.

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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