"Le Temps du ghetto" : les cendres de Varsovie

Frédéric Rossif, 1961, sortie DVD 4 mars 2008
 


« A Varsovie, vécurent pendant deux ans 600 000 hommes. 500 d’entre eux ont survécu.
Tous les autres sont morts. Tout fut brûlé. »
 

En plein débat sur la transmission de la mémoire de la Shoah, les Editions Montparnasse sortent en DVD «Le Temps du Ghetto», documentaire de 1961 de Frédéric Rossif. Hasard de la programmation, à lévidence, mais pas hasard du temps : les divers débats et polémiques sur le devoir de mémoire, la transmission de lhistoire, voire la concurrence des mémoires ne datent pas daujourdhui.Le film relate la création, la vie, puis la destruction du Ghetto de Varsovie dans la Pologne occupée sous le joug nazi durant la seconde guerre mondiale. Il commence avec linvasion de la Pologne par lAllemagne et la mise en place quasi immédiate des premières mesures de ségrégation des juifs polonais. Outre les images darchives, quelques uns des rares survivants du ghetto, ces 500 sur 600 000 personnes, témoignent dans la simplicité de leur parole, sans aucune autre intervention, de ce que fut la vie et la mort dans ce lieu clos de la misère dun monde en décomposition.

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photo éditions Montparnasse

Que dire sur cette page dune histoire qui senfonce dans lhorreur à mesure que les jours et les semaines sécoulent, se suivent comme une sorte de spirale où chaque instant est loccasion dajouter une nouvelle abjection à une liste qui ne cesse de sallonger ? On y voit comment lhomme réduit au statut danimal nuisible dans le regard de son bourreau shabitue petit à petit à une survie de plus en plus précaire, au côtoiement de la mort comme dune compagnie familière avec laquelle il faut bien composer, à laquelle il faut progressivement offrir de plus en plus de concessions pour sauvegarder le peu dhumanité qui peut lêtre encore, de plus en plus réduit. On y voit ladministration initiale du ghetto par ses habitants selon les règles imposées par loccupant allemand, son pouvoir se racornissant à mesure que son domaine se limite de plus en plus au simple ramassage des cadavres. On y voit la police juive instituée en relais avec la loi des bourreaux, méprisée de part et dautre. On y voit à linverse laveuglement des bourreaux dans leur capacité à séparer leurs gestes, leur regard sur lautre, de ce quils considèrent encore de leur propre humanité manifestement restée intacte à leurs yeux.
Et on y voit la révolte, lorsque la fin inévitable se projette en avant comme une dernière évidence, en forme de sursaut convulsif dune vie qui séteint mais qui refuse de le faire sans témoigner une dernière fois que malgré tout elle a un prix incompressible. Un prix qui imposera plusieurs semaines de combats à une armée organisée contre un simple troupeau de rats. Un prix qui durera encore après la fin des combats dans le dos des vainqueurs comme une vague appréhension du tireur embusqué au fond de ses gravats, de « ceux des ruines ».


photo éditions Montparnasse

En 1961, cinq ans après le «Nuit et brouillard» dAlain Resnais, 24 ans avant le «Shoah» de Claude Lanzmann, et 28 ans avant son propre «De Nuremberg à Nuremberg», Frédéric Rossif sattache à montrer un épisode unique, sans larme, sans grandiloquence. Juste montrer lhorreur dans sa sobriété, sans interprétation, sans analyse, froide, presque banale. Juste montrer pour raconter sans détour, pour poser les faits.
En 1961, on est à 21 ans de la création du ghetto, et à à peine 18 ans de son soulèvement et de son écrasement. A 16 ans de la découverte par les peuples de la réalité des faits. On est dans le souvenir encore en train de se construire. Imaginer lesprit de lépoque, cest se retourner sur 16 ans en arrière depuis maintenant. Cétait si loin, 1992 ? Qui peut déjà appeler cela du passé ? Cétait à peine hier. Ainsi Rossif se retournait à peine pour regarder cet « à peine hier » et en soulever les voiles. Non seulement les voiles de la mémoire, mais aussi ceux dune compréhension des évènements, des tensions, des passions, des mécanismes impossibles de la pensée humaines qui avaient pu être mis en jeu dans ce déchaînement de folie. Dune compréhension que justement, ce nétait pas de folie quil sagissait, mais de dérives extrêmes dune effrayante banalité. De compréhension que la barbarie est au cur de la civilisation comme la folie est tapie au fond de la plus saine raison, ne demandant quà bondir du sous-bois qui labrite.


photo éditions Montparnasse

Cest de tout cela quil est question. Non pas de lhommage à la souffrance endurée, du respect dû aux victimes. Non, les victimes dhier seront ou ne seront pas les victimes de demain. Peu importe. Mais de la barbarie en nous, hommes sains et civilisés si prompts à honnir les bourreaux sans réaliser avec quelle facilité nous pouvons, dès demain, entrer nous-mêmes précisément dans larmée des tortionnaires. Cest bien de cela quil sagit, profondément. Pas de se repaître aujourdhui de je ne sais quelle mémoire, avec ou sans devoir. Pas de son application au martyre de tel ou tel. Non. Il sagit de nous-mêmes. Pas en tant que victimes potentielles, mais bien en tant que bourreaux en puissance.
 

« Cinéaste militant, Frédéric Rossif (« Le Temps du ghetto », « De Nuremberg à Nuremberg », « Mourir à Madrid« ) signe un documentaire bouleversant. Réalisé à partir de films et dimages darchives, pris par les Allemands sur les ordres de Goebbels, « Le Temps du ghetto » offre la parole aux survivants et constitue un témoignage saisissant. » (extrait du dossier du film) 

DVD éditions Montparnasse,
édition coffret accompagnée d’un livret « Le Temps du ghetto » écrit par l’historien Georges Bensoussan.
sortie 4 mars 2008

 

Notre note

5 Stars (5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

1 Comment

  1. Marylouise -  18 novembre 2016 - 9 h 06 min

    An answer from an expert! Thanks for cointrbuting.

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