Les 3 premiers films d'un maître de la série B : "L'Enigme du Chicago express", "Armored car robbery" et "Child of divorce"

Richard Fleischer , 1946, 1950, 1952, sortie coffret DVD, 16 octobre 2006
Avant la sortie de ce coffret, le nom de Richard Fleisher évoquait plutôt tout sauf des films noirs, de « Nautilus » à « Tora, tora, tora ». Pourtant, le fils de Max Fleischer, créateur de Betty Boop et de Popeye, après un détour par un doctorat de psychologie, fera ses premiers armes à la RKO. Et en premier lieu, en 1946, il tourne cet étonnant « Child of divorce » qui ne ressemble à aucun autre film de l’époque : féroce, sans concessions sur la famille américaine, sans espoir, l’autopsie d’un divorce et ce qu’il advient d’une fillette après le remariage de ses deux parents chacun de leur côté dont aucun n’a envie de s’en encombrer… Ces trois films de Fleisher ont en commun d’êtres des films noirs : typiques pour deux d’entre eux « L’Enigme du Chicago express » et « Armored car robbery », atypique pour « Child of divorce » où la middle-classe américaine n’est pas en toile de fond mais le sujet-même du film. Ces trois films sont très courts (un peu plus d’une heure) focalisés sur l’essentiel : l’action principale et basta : la poursuite en voiture pour « Armored robbery car » (on voit à peine le hold-up), la traque dans le train pour « L’Enigme du Chicago express » (tout se passe ou presque dans le train) et la maison, terrain des hostilités, les maisons (dont la maison de poupée de la fillette) pour « Child of divorce ».  

« Child of divorce » (1946)

 

Premier film de Richard Fleischer, ce film dur et moderne pour l’époque est un anti-conte de fée dévastateur brossant le portrait d’une fillette de 8 ans qui va essuyer les plâtres du divorce de ses parents. Roberta, dite Bobby, pleure le départ de son père en voyage d’affaires, sa mère, elle, s’en réjouit, car elle peut rejoindre son amant. En classe, les enfants, cruels, montrent Bobby du doigt quand on voit passer sa mère avec un autre homme et même l’embrasser en plein air ;  Bobby nie, quand elle ne peut plus nier, les enfants lui crient qu’elle ne sait pas qui est son père… Quand le père rentre chez lui avec un contrat et de l’argent, son épouse, qu’on devine insatisfaite aussi de l’argent qui manquait au foyer, le reçoit avec déception qu’il arrive plus tôt, n’ayant qu’une idée en tête : essayer de prévenir son amant. En retrait, la fillette entend et voit tout quand le couple se dispute, ils sont à présents déjà trois moins un, Bobby, la fillette, retranchée des plans du couple, derrière la porte ouverte, on le suppose.
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Si le père est d’abord plus sympathique puisque mari trompé, après le divorce, scène très dure au tribunal où Bobby ne veut pas témoigner contre sa mère, il va être presque pire que sa femme. Bobby, confiée à sa mère remariée, attend l’été pour rejoindre son père. Le nouveau mari de la mère la convainc qu’elle serait mieux à la garde de son père. Le retour de Bobby chez elle, dans la maison de son père qui fut la leur, est éloquent : des housses recouvrent les meubles, il ne vit donc plus là, aussitôt, une femme débarque sans crier gare, c’est la future seconde épouse du père qui ne s’en formalise pas, ne la présente même pas à sa fille.

S’en suit une dispute pour savoir qui ne gardera pas Bobby, chacun se trouvant gêné par sa présence, la mère dont ça pertube son second mariage, le père qui ne veut pas être entravé pour bouger, voyager, se remarier. On décide la pension, là, Bobby partage une chambre avec une camarade de son âge, les deux fillettes sont filmées comme des femmes miniatures sans illusions, surtout la compagne blonde qui dit que bientôt, Bobby n’aura plus de visites mais seulement des cadeaux, qu’elle connaît la musique… La fin du film montre les deux fillettes désenchantées regardant au loin, Bobby dit qu’elle se mariera plus tard pour avoir une petite fille, l’autre répond qu’elle ne fera pas d’études car les hommes n’aiment pas qu’on les domine… Surnuméraires, ces fillettes à l’enfance  avortée n’ont pas d’autre perspective d’avenir que la reproduction de leur enfance dont elles pressentent l’inéluctable… Un film lucide, terriblement féroce sur le destin des enfants de divorcés qui ont « quatre parents », comme dit la petite blonde, mais quatre fois zéro.

« Armored car robbery » (1950)

Un film tellement concentré sur l’action principale qu’il ne fait que 67 mn et quand on dit action, on devrait plutôt dire réaction car la scène de hold-up située du début du film est rapidement expédiée, le récit se focalisant entièrement sur la poursuite des truands, qui viennent de réussir un hold-up dans le centre de LA, par un lieutenant de police. Un homme au regard d’acier, Dave Purvis (William Talman), qu’on présente tout de suite comme un traître sans scrupules, il quitte son meilleur ami Benny pour rejoindre Yvonne (Adele Jergens), l’épouse de ce dernier, la reine du Music-Hall qui se produit au Bijou theatre, organise un hold-up avec trois comparses. Benny, le meilleur ami, blessé dans le hold up (dont il n’a pas caché auparavant à la femme fatale qu’on s’en débarrasserait plus tard), Dave lui refuse un médecin et l’abat froidement.


photo éditions Montparnasse

Film de fantômes se mouvant dans la pénombre, film noir expressionniste et squelettique avec des personnages antipathiques, voire neutres dans le meilleur des cas, on a du mal à suivre le récit en s’intéressant au sort de protagonistes. Cependant, le chef de bande fait preuve d’une violence complaisante et calculatrice qui fait froid dans le dos et la scène finale sur une piste d’aéroport, d’une cruauté à l’échelle du bonhomme, tombe comme un couperet. Intéressant mais ça manque de liant et le hold-up est vraiment zappé, tant qu’à faire aussi peu, on n’aurait pu ne pas le montrer du tout…
 

« The Narrow margin » (« L’Enigme du Chicago express ») (1952)

Ainsi que dans « Armored car robbery » le film était focalisé quasi-exclusivement sur la poursuite en voiture, ici, l’action est concentrée sur la traque dans un train et s’arrête à la gare d’arrivée, Chicago…Deux policiers sont chargés de veiller sur un témoin capital pendant son voyage en train de LA à Chicago, il s’agit de la femme d’un truand assassiné dont beaucoup aimeraient faire la peau pour l’empêcher de communiquer une liste de noms compromettants au procès… Quand les deux flics vont chercher Mrs Frankie Neall, celle-ci est agressive, arrogante. Pendant ce temps, une silhouette menaçante est tapie sous l’escalier de l’immeuble, dont on n’éclaire que la main tenant une arme, plus tard, un col de fourrure, mais le visage du tireur (il va abattre un des policiers) restera dans la pénombre (très belle scène de film noir). Resté seul, le détective Walter Brown va faire de son mieux pour protéger la veuve futur témoin du procès qu’il tente d’enfermer en sécurité dans son compartiment.


photo éditions Montparnasse

Typique du polar noir se passant dans un train avec des compartiments, des allées et venues, des repas pris au wagon restaurant, des portes qui s’ouvrent quand elles devraient rester fermées, des cadavres inattendus, cette « Enigme du Chicago espress » ne déroge pas à la règle. Un univers claustrophobique où les seules portes donnent sur la voie du train en marche dont le réalisateur tire parti pour créer de l’angoisse sur les visages en gros plans et du danger planant sur ce dédale de couloirs et derrière les nombreuses portes identiques. Grand classique du film noir d’une facture exceptionnelle, film à énigme véritable (qu’on peut trouver à mi-voyage) avec ce point de vue original qui marque le style Fleischer, presque rien avant l’action et rien du tout après, seulement le voyage en train qui prend des allures de poursuite en boucle dans un univers clos.
 

 

Coffret DVD éditions Montparnasse.
Suppléments nombreux dont l’analyse des films par Bertrand Tavernier, Alain Corneau, « Un pro d’Hollywood » : interview de Richard Flesicher (1990) et un livret « Richard Fleisher » (24 pages).

 

Notre note

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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