« Les Trois Singes » : vérités

Cannes 2008, prix de la mise en scène, Nuri Bilge Ceylan, sortie 14 janvier 2009

Pitch

Après un homicide par accident, un homme politique, à la veille des élections, demande à son chauffeur de purger une peine de prison à sa place moyennant finances.

 

Que ce film ait obtenu le prix de la mise en scène à Cannes, c’était le moins que le jury pouvait faire car les mots me manquent pour décrire ce que j’ai vu : un film sublime de la première à la dernière image qui n’aurait peut-être que le défaut d’un excès de perfection. Passant du noir et blanc de la première image, par exemple, à une nuit en couleur mais dans la pénombre, éclairée par les phrares d’une voiture, puis les intérieurs de la maison, lieu principal de l’action, aux couleurs désaturées jusqu’à donner  parfois une impression de sépia pâle, de couleur ressemblant au noir et blanc, etc… on dirait que Nuri Bilge Ceylan a réinventé la couleur, a inventé sa couleur, en fabriquant une tonalité hybride, une couleur comme il existe en peinture, le bleu Nattier ou le vert Veronese. La manière de filmer les allées et venues dans la maison est d’une inventivité et d’une maîtrise sidérante bien que j’ai lu dans l’interview de NBC que c’est l’étroitesse du lieu qui a voulu ça, les génies sont modestes! C’est tellement beau qu’on décroche de temps en temps du récit pour admirer… Comme j’avais déjà vu le film en compétition à Cannes cette année mais dans des conditions de manque de sommeil telles que je doutais de pouvoir me souvenir de tout, j’en ai donc profité au maximum à la seconde vision, quel autre mot?

photo Pyramide
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Pourtant, si contrairement au film précédent « Les Climats », le film a un sujet fort avec une  intrigue, le ton Antonionesque des rapports étanches et désanchantés entre les hommes et les femmes persiste. Au départ, c’est une affaire d’hommes : un homme politique tue un passant sur une route de campagne la nuit, superbe scène, la voiture s’éloignant dans la nuit jusqu’à sa disparition. Plus tard, un homme décroche le téléphone, c’est Eyüp, son chauffeur, qui va se laisser convaincre d’endosser l’homicide à la place de son patron moyennant une somme d’argent. Le premier porte une cravate, le second un marcel blanc, cela suffit à décrire les deux classes sociales, le patron, l’employé. l’entretien sur un banc la nuit sur le port au pied d’un phare fait un peu penser à « L’Homme de Londres » pour le port, le phare la nuit, les trains, et aussi la qualité de la mise en scène et de l’image, du gros plan impitoyable des visages aux petits personnages filmés de dos sur leur banc comme on peindrait un tableau.

Pendant qu’Eyüt est en prison pour un an, son épouse Hacer se laisse convaincre, elle, par leur fils Ismail, d’aller demander une avance à Servet, l’homme politique, pour acheter une voiture. Ce dernier vient tout de même de perdre les élections, il y  aurait une justice naturelle… Quand Servet regarde la silhouette d’Hacer s’éloigner de sa fenêtre de son bureau, quadragénaire svelte, fière, séduisante, on comprend que ça va mal tourner. Hacer et Servet deviennent amants sous le nez d’Ismail, ou presque ,dans la maison familiale. Mais Hacer, qui a comme sonnerie de portable une chanson d’amour tragique, est une Madame Bovary qui s’ignorait :  au retour de son mari, elle se désespère de ne plus voir Servet qui la rejette brutalement…

photo Pyramide
Tout comme Servet nie qu’il a tué un homme par accident, Hacer jure à son fils Ismail qu’il ne se passe rien entre elle et Servet.  Plus tard, Eyüp se persuadera, en décrochant le téléphone de sa femme, pourtant avec suspicion, que ce n’est pas la voix de son patron qu’il a entendue, ce n’est pas possible… Sans parler du fantôme (qu’on voit  furtivement passer dans la maison à des instants clés) du fils cadet dont on n’évoque jamais la mort, le père dit qu’on pourrait passer « voir ton frère » et ils vont au cimetière en silence fleurir une tombe. Pourtant, la violence des réactions traduit physiquement ce que les personnages nient moralement : la giffle du fils à sa mère, la violence du mari avec sa femme qu’il découvre en nuisette rouge et noir pour se racheter d’un adultère qu’elle n’avoue pas. Le film raconte en sous-texte l’histoire d’un enchaînement de mensonges et de dénis pour tenter d’effacer des actes trop lourds à porter, à assumer, le titre est tiré de la fable des 3 singes de Confucius : ne pas entendre le mal, ne pas le voir, ne pas en parler, sauf que dans la pensée de Confucius, la somme était positive… NBC cite une phrase de Nietsche dans une interview :  » il y a deux tragédies dans la vie : ne pas atteindre son but, et -la pire de deux- atteindre son but… »
Si certains avaient trouvé « Les Climats » trop contemplatif, voire sybillin, ce qui n’est pas complètement faux, ici, il n’en est rien, « Les 3 Singes » n’est pas réservé à un public de cinéphiles avertis ayant l’habitude de traduire ce qu’ils ne voient pas en faisant semblant de comprendre quelque chose! 


photo Ahmet Rifat Sungar (Ismail, le fils, dans « Les trois Singes ») par Piotr Ivanovitch (festival de Cannes, mai 2008)

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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