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« Mammuth » : l’énergie de la nostalgie

Benoît Délépine et Gustave Kervern, sortie 21 avril 2010

Pitch

Parti en moto chercher des documents administratifs pour son dossier de retraite, un sexagénaire, ayant passé une vie à trimer, replonge dans son passé au fil des haltes sur la route et de la résurgence de tranches de vie.

Serge Pilardosse, 60 ans, vient de prendre sa retraite après dix années dans les abattoirs d’une charcuterie et une vie de petits boulots harassants sans un jour de congé maladie ni un jour de chômage. Confronté à l’enfer de la paperasserie pour obtenir une retraite pleine, Serge va entamer une virée pour récupérer ses certificats de travail dans les différentes entreprises où il a travaillé dans les années 70/80. C’est la trame très simple du film, cette balade nostalgique et ses étapes renvoyant aux étapes d’une vie, sur une antique moto Mammuth*** (d’où le surnom de Serge), vieille bécane exhumée du garage.
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photo Ad Vitam

Mais il ne faut pas sous-estimer l’imagination des réalisateurs pour épingler dans le réel avec humour toutes les tracasseries du quotidien qui commencent avec ce caddie de supermarché qui se coince entre deux voitures, se poursuivent avec l’épouse de Mammuth (Yolande Moreau) hurlant en l’épelant son nom, Pilardosse, à un répondeur vocal, machine sourde la faisant répéter inlassablement, voire avec cette ancienne meule transformée en société informatique qui conseille  par l’interphone d’aller chercher les infos « sur notre site ».
Un petit quart d’heure avec le ménage Serge/Depardieu/Catherine/Moreau (ça fonctionne à merveille), elle, vendeuse dans un hypermarché, terrifiée à l’idée de passer au rayon poissonnerie, lui, oisif depuis la veille, chargé par sa femme de corvées comme réparer la porte des WC et c’est parti : roulant au pas sur l’autoroute, Serge/Mammuth va démarrer sa quête administrative par une série de haltes souvent aussi drôles qu’émouvantes. D’entrée, un souvenir est sorti du garage avec la moto, celui du premier amour de Serge tué dans un accident de moto (Isabelle Adjani) qui lui apparaît le visage blessé, du sang sur l’arcade sourcilière, telle qu’il l’a vue la dernière fois.


photo Ad Vitam

Les étapes se succèdent dans des entreprises plus ou moins glauques où Serge a travaillé, un cimetière, une boite où il était videur, un parc de loisirs (tordant le patron qui conteste le principe de la retraite…), une église, etc… Au passage, quelques rencontres avec des tiers, souvent interprétés par des acteurs connus en guest stars, la pute fausse accidentée (Anna Mouglalis), le chercheur de pièces sur la plage (Benoît Poelvoorde) car le casting est scintillant avec Depardieu/Moreau/Adjani en trio de départ. Ce duo de superstars des années 80 (Depardieu/Adjani de « Barroco » à « Camille Claudel ») au générique est aussi féroce et mélancolique que le sujet du film, quant au look de Serge/Depardieu, recopié à l’identique de celui de Mickey Rourke dans « The Wrestler » (la corpulence, les longs cheveux filasses, les marques de l’âge), deviendrait-il synonyme de vieillissement « nouveau »?
Très vite la recherche de documents pour la retraite a fait place en pointillé aux souvenirs de toute une vie quand un stop prolongé chez une nièce, fille de son frère, va carrément renvoyer Mammuth dans son ancienne vie. A ce moment, le film tient sur la corde raide pour ne pas sombrer dans le barge, fut-il poétique, on n’en est pas loin à multiples reprises, cette nièce quasiment demeurée, un peu le double de Serge/Mammuth en baba-cool artiste, le cousin déplumé avec qui on fait de la branlette à deux au lit, les oeuvres d’art hideuses dans le jardin de la nièce, l’épouse de Serge partie avec une collègue du supermarché massacrer la pute qui a volé le téléphone portable… Mais ça s’arrange…


photo Ad Vitam

L’image ternissime mais relevée par des idées foisonnantes de tout, mise en scène, comiques de situation, moments d’émotion, procès de la société de consommation avec ses forfaits de téléphonie mobile et ces appels compulsifs pour ne rien dire ; stupidité d’une vie à bosser débouchant sur une retraite à s’emmerder, pavée d’un chemin de croix administratif (le hurlement de Serge « Je veux des papiers! »), et alors s’en évader en repensant à un autrefois embelli, à tout ce que le passé pouvait contenir hors le monde du travail, repeupler sa vie de bons souvenirs, la ré-écrire, en quelque sorte. Parti exaspéré, inquiet, en moto en pantalon et blouson, Mammuth en reviendra avec la sagesse, habillé d’une djellabah hippie, voyant enfin son épouse après avoir fait le deuil du premier amour. Les réalisateurs ont déclaré simplement que Mammuth est un type qui cherche à rentrer chez lui, comme Ulysse!
 

*** La moto « Mammuth » est en vérité un modèle de moto Münch 1200 des années 70. 

Notre note

4 Stars (4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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