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"Phantom lady" : l'antichambre du génial "Les Tueurs"

Robert Siodmak, 1944



19 - 08
2007
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Un homme entre dans un bar et commande un double scotch, une femme affublée d’un grand chapeau à extravagante plume noire s’assied près de lui au comptoir, hésitante, soucieuse, le visage fermé. L’homme retrouve deux billets de théâtre dans ses poches et lui propose de l’accompagner. L’inconnue au chapeau décline l’offre, puis l’accepte mais refuse de dire son nom « no name ! ». Au music-hall, la meneuse de revue brésilienne porte un chapeau identique à celui de l’inconnue, à présent installée dans la salle, et la fusille du regard depuis la scène où elle se trémousse. La soirée va s’arrêter à la porte de l’inconnue triste et l’homme rentrer chez lui.


Coup de théâtre où on ne l’attendait pas, poussant la porte de son appartement en appelant sa femme Marcella (premier étonnement du spectateur que l’homme soit marié), il tombe sur un groupe de mines patibulaires qui ont envahi son salon. Pendant quelques instants, le spectateur prend cet aréopage pour des truands mais ce sont des flics… On vient d’assassiner l’épouse de Scott Henderson, elle gît sous un drap blanc dans sa chambre, tuée par étranglement avec une cravate. On ne verra que ce drap blanc et, plus tard, le visage désolé de Scott Henderson gémissant que les brancardiers font traîner les cheveux de sa femme morte sur le sol. Comme dans son chef d’œuvre "Les Tueurs", Robert Siodmak ne montre pas la victime ni pendant son exécution ni après, on se souvient de ce seul bras blanc de Burt Lancaster agrippé sur le barreau de son lit après que les tueurs l’aient mitraillé dans la pénombre (on filme alors le visage impassible des tueurs), un avant-bras qui va progressivement lâcher prise signalant au spectateur qu’il est mort.


Très vite, la police soupçonne Scott Henderson de s’être disputé avec sa femme, il ne nie pas mais exhibe son alibi : l’inconnue dans le bar et au théâtre qui l’accompagnait toute la soirée à l’heure du crime. Sauf qu’il est impossible de retrouver l’inconnue. Pire, le barman ne se souvient que de Scott seul, la meneuse de revue a oublié l’incident du chapeau, un musicien de l’orchestre aussi, l’accusé en vient à douter de son état mental…

Une femme inconnue vient de perdre Scott Henderson, emprisonné et condamné à mort, une femme connue va tout faire pour le sauver : sa secrétaire qui l’aime en secret. Une grande partie du film est consacrée aux aventures de Carol, la secrétaire intrépide et amoureuse qui ne reculera devant rien pour obtenir des témoignages favorables à son patron. Tour à tour détective amateur ou déguisée en vamp, elle convainc, elle séduit, avec l’aide de l’inspecteur B.

Un bémol sur ce film : l’interprétation n’est pas très excitante tout en restant d’un bon niveau sans génie, Scott Henderson est assez transparent, c’est son emploi, en revanche, l’actrice qui interprète Carol, censée être irrésistible, est une fausse Gene Tierney sans tout son talent et sa beauté. On pense d’autant plus à ce que Gene Tierney aurait pu apporter au rôle que l’assassin psychopathe est un parent de l'écrivain dans "Laura" de Preminger… Autre similitude avec "Laura", comme son héroïne, absente et revenante, toutes les femmes de "Phantom Lady" sont fantomatiques : l’épouse est morte, l’inconnue a disparu et Scott ne voit en Carol qu’une secrétaire accomplie et non une femme. La seconde faiblesse du film est sa dernière partie avec l'irruption du tueur qu'on présente tout de suite au spectateur comme coupable, ce qui serait tout à fait défendable, mais le réalisateur en fait trop : les tics et les malaises du tueur pour pointer lourdement qu'il est malade mentalement vont en sens inverse de l'effet voulu : au lieu d'inquiéter le spectateur, ça décrédiblise pas mal le personnage.

La grande qualité du film, c'est sa facture, ce n'est pas rien... Dans ce film, Robert Siodmak importait un peu du cinéma européen, émigré aux USA lors de la montée du nazisme, il avait notamment tourné en France (1932/39) et en Allemagne (1930/32) dont il conservait le style expressionniste en filmant les bas-fonds crades et obscurs de la ville de New York, sa face noire et cachée en correspondance avec les sentiments vérolés des personnages. On arrivait là typiquement à l'ambiance (et même la définition) du film noir avec cette parfaite adéquation entre mise en obscurité de l'image et noirceur des âmes, une attitude courageuse au lieu de filmer du rêve américain comme tout le monde à l'époque. Autre facteur intéressant et très moderne pour l'époque : la rareté de la musique et l'utilisation du son réel. Une brève scène est également très moderne, porteuse d'un érotisme lourd pas le moins du monde censuré : celle où Carol va séduire le batteur de l'orchestre qui l'emmène dans un club de jazz et les images quasiment stroboscopiques des visages de l'un en train d'exploser de plaisir sur sa batterie et de l'autre partageant son orgasme musical sont ostensiblement sexuelles.

Un premier film noir réussi pour Robert Siodmak avec plus de qualités que de défauts mais pas un chef d’œuvre, beaucoup plus abouti et maîtrisé que "Cobra woman" réalisé juste avant, curiosité exotique et film d’aventures kitsh hypercolorisé qu’on regarde plutôt avec amusement. Il faudra encore attendre deux ans le génialissime "The Killers" ("Les "Tueurs), un des meilleurs films noirs du monde, patience… Le coffret DVD Carlotta contient ces trois films : "Cobra woman" (1944), "Phantom lady"* (1944)," The Killers" (1946), un must avec chacun des trois films son niveau d’intéret.

*Phantom Lady est rebaptisé en français "Les Mains qui tuent", on le trouve sous les 2 titres.

 

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Note : 3.1/5 (8 notes)



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