« Nightfall » : le noir vire au blanc

Jacques Tourneur, 1956, sortie DVD 6 juin 2012

Pitch

Un homme en cavale, soupçonné par deux malfrats d'avoir volé l'argent d'un casse, filé par un agent d'assurances, fait la connaissance d'une jeune femme, mannequin pour une boutique de Beverly Hills.

Une collection (Classics confidential) qui fait saliver le cinéphile : un DVD et un livre « sur mesure » écrit spécialement pour l’édition en question. On avait déjà eu dans cette même collection avec focus spécial film noir (mais la mention « Art of noir » a disparu!) « Le Rodeur » de Losey. Ici, il s’agit d’un film de Jacques Tourneur de 1956 « moins noir » que ceux qu’il avaient réalisés 10 ans auparavant comme « Out of past » (« La Griffe du passé »), moins noir dans l’image (la neige des montagnes, la lumière blanche), moins noir dans l’histoire (le happy end).
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photo Wild side vidéo

Comme le dit très bien le livret assez captivant du coffret, en 1956, la grande période du film noir est passée, « Out of the past » (« La griffe du passé », 1947), parfait exemple de film noir avec, sur le fond, femme fatale, hommes proies, spectre du passé, à l’image, le noir contrasté du chef opérateur Nicholas Musuraca, qu’on appelait « le sculpteur d’ombres ». « Nightfall », considéré souvent comme un film mineur de Tourneur, adapté d’un roman de David Goodis, transpose l’action du livre, qui se passait entièrement à NY avec flash-backs « intérieurs » ( le « stream of consciousness » de Goodis), en flash-backs et voyage dans les montagnes du Wyoming en hiver, la neige, donc, la lumière blanche comme neige (le chef opérateur a changé, c’est Burnett Guffey, plus « années 50 »), si blanche que le film noir ne peut pleinement s’y épanouir…

Le choix des acteurs fut également controversé, l’acteur Aldo Ray, star de la Columbia, qui connaîtra plus tard une descente aux enfers de la sous-série B et jusqu’à tourner dans un western porno (« Sweet savage », 1979), n’est pas Bogart (qu’on retrouve dans une adaptation de Goodis « Dark passage », 1947) et pourtant… Avec sa voix éraillée, étranglée, et son physique athlétique, sa teinture blond platine, Aldo Ray est troublant, à la fois débordant de testostérone et véhiculant une certaine mélancolie, une gaucherie touchante. On le découvre dans une scène où la lumière fait sursauter Jim Vanning (Aldo Ray) qui cherchait la presse régionale dans un gigantesque kiosque à journaux de LA : un détail qui montre aussitot que cet homme à quelque chose à cacher…

Jim Vanning, qui n’a pas trouvé son journal régional d’une bourgade du Wyoming, se laisse aborder par un inconnu qui parle de tout et de rien : c’est en réalité l’agent d’assurances Ben Fraser qui le suit depuis des mois pour une sale affaire où il est soupçonné de meurtre et d’avoir emporté avec lui une mallette de $350 000, le produit d’un casse opéré par deux truands qui cherchent aussi Vanning de leur côté… D’un côté, le casanier Ben Fraser et son épouse (Jocelyn Brando, la soeur de…), de l’autre Jim Vanning qui, dès le premier soir, rencontre Marie Gardner dans un café, un mannequin « cabine » pour un grand magasin de Berverley hills. Si la rencontre est romantique, pas sensuelle, ils dînent ensemble « en tout bien tout honneur », comme elle le dit, la sortie du restaurant se passe mal, les deux truands, John et Red, attendant Jim Vanning. Première scène violente où la paire de truands emmène Vanning à l’extérieur de la ville pour le faire parler de force mais ce dernier, frappé d’amnésie partielle, jure qu’il ne sait pas où il a caché la mallette avec le magot.


photo Wild side vidéo

Deux flash-backs plus tard, le spectateur en sait un peu plus sur ce qui a pu conduire un artiste comme Jim Vanning à changer de nom et de vie du jour au lendemain, à fuir… Une partie de chasse dans les montagnes neigeuses du Wyoming, une voiture qui fait une embardée, un blessé, un mort et Vanning laissé pour mort. Mais une erreur de mallette, les truands ont emporté celle du docteur, compagnon de chasse, et Vanning s’est trouvé sous la neige à un moment donné avec, sous le bras, l’autre mallette et l’argent.
Ce qui est intrigant, c’est cette piste inexploitée de l’épouse du docteur, Eva, 20 ans de moins que lui et dont on laisse entendre qu’elle aurait pu avoir une aventure avec Vanning, d’ailleurs, après la mort de son mari, elle touche une grosse prime d’assurance, mais on ne la voit jamais… On en parle et même Marie pose la question de la nature de leur relation à Vanning… D’après le livret qui accompagne le DVD, le scénariste aurait remplacé une mort sur la conscience de Vanning dans le livre de Goodis par un autre poids de culpabilité dans le film, ce soupçon de liaison de Jim Vanning avec la femme de son meilleur ami ; très franchement, ça ne colle pas, Eva, prénom prédestiné, dont on attendrait plutôt qu’elle ait financé la tuerie de son mari pour encaisser la prime d’assurance et on aurait alors récupéré une femme fatale dans un film noir… (mais ce n’est pas le cas et je ne suis pas scénariste…). Néanmoins, cette remarque amène au titre du livret « Le Noir n’est pas si noir » de Philippe Garnier : bien qu’il soit l’auteur d’une biographie de David Goodis, Garnier s’était vu faire la remarque par Samuel Fuller, ami proche de Goodis, lui signifiant par là qu’il aurait dû l’interviewer pour son livre, il a donc repris la phrase pour en faire un titre… Car le livret parle beaucoup de Goodis, scénariste chez Warner pendant des années bien qu’il ne fut pas fan de scénariser ses propres romans. Goodis n’a donc pas écrit le scénario de « Nightfall », pas plus qu’il n’avait écrit celui de « Dark passage » dont il s’était plaint ensuite qu’on était resté trop fidèle au livre. Ce n’est pas le cas du travail de Sterling Sillifant sur « Nightfall », roman plutôt « mental », qui a y a insufflé action et déplacements des personnages.


Bien qu’il y ait un happy end et une femme salvatrice, la violence est très présente, celle de Red, le truand psychopathe qui aime torturer pour le plaisir sous le regard à la fois réprobateur et voyeur de John qui lui fait faire le sale boulot. Avant le happy end amoureux, Red finira broyé par un chasse-neige, mais comme, plus tôt dans la scène de torture hors de NY, la scène se passe hors champ ; Tourneur, amateur de suggestion, sachant que l’horreur frappera plus fort l’imaginaire si on ne la montre pas frontalement, filme perversement les intruments de torture, plan sur le bras mécanique d’une pompe à pétrole, plan sur la roue du chasse-neige.
Détail amusant, le film fut produit par Tyrone Power qui, en ayant fini avec la Fox, venait monter sa société de production « Copa productions » du nom de l’avenue où il habitait. La scène chez « J.W. Robinson’s », où Marie Gardner (Ann Bancroft) défile en tant que mannequin en portant les modèles vendus par la boutique, a été tourné « en live » lors d’un vrai défilé de mode, les robes créées par Jean-Louis, grand couturier de l’époque dont raffolaient les actrices de Hollywood.

lire aussi…
http://www.cinemaniac.fr/texts/jacques-tourneur


Coffret prestige DVD « Nightall »
+ Livre « Le Noir n’est pas si noir » de Philippe Garnier (le film de Tourneur et les adaptations de Davis Goodis au cinéma)
Bonus : « Jacques Tourneur, à l’ombre du film noir », entretien avec Michael Henry Wilson

Wild side vidéo, Classics confidential, sortie 6 juin 2012

 

Notre note

(3 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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