"Ploy" : 7 ans de réflexion

Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2007, Pen-ek Ratanaruang, sortie 16 avril 2008, sortie DVD 15 octobre 2008
L’amour a-t-il une date de péremption? Le mariage d’amour est-il viable? Faut-il se révolter devant l’amortissement du désir, le plus souvent unilatéral, après sept ans de mariage? Existe-t-il des mariages heureux? Peut-on faire le deuil des transes des premières fois qu’on ne retrouvera jamais, pas plus que le junkie ne retrouvera la sensation du premier shoot? Peut-on aimer au delà du désir? C’est le sujet du film…En provenance de New York après 20 heures d’avion, un couple retourne dans son pays à l’occasion de funérailles. Le symbole est clair : vont-ils enterrer aussi leur mariage? A Bangkok, ils n’ont plus de maison, ils descendent dans un hotel confortable mais totalement impersonnel, comme on peut en trouver à l’identique dans le monde entier. L’avion, le taxi, la réception de l’hôtel, la chambre, les mêmes étapes que dans n’importe quel pays. Le réalisateur insiste sur ces étapes du retour de l’aéroport, sur les gestes quotidiens, les objets usuels, au point qu’on soupçonne de la complaisance à ces gros plans d’un paquet de cigarette, d’un blouson jeté sur un lit. Un blouson où l’épouse, Dang, cherchant un trousseau de clés, tombe sur un numéro de téléphone et un nom de femme. Parti acheter des cigarettes, Wit, le mari, s’attarde au bar de l’hôtel, il est 5 heures du matin. Il y rencontre une jeune fille de 19 ans plutôt effrontée. La jeune fille, Ploy, attend sa mère qui arrive de Stockholm à dix heures du matin, Wit lui propose alors de venir se reposer dans leur chambre…

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photo Wild side films

C’est ici qu’on se rend compte que le film possède une construction habile qui s’appuie en grande partie sur le pouvoir évocateur des objets, que tous ces plans d’objets n’étaient pas inutiles et encore moins gratuits : lentement mais sûrement, la tension nerveuse monte, faisant place à la tension anxieuse. Vers la fin du film, l’intérieur de l’appartement d’un inconnu donne immédiatement son profil : un obsessionnel inquiétant : quinze lampadaires, dix téléphones, autant de pendules, l’appartement plein à craquer d’un collectionneur fou…
L’irruption de Ploy dans la chambre des époux est une agression insupportable pour Dang et pour le spectateur (sans doute davantage la spectatrice…) tenu en empathie au point que le rêve de Dang d’étouffer Ploy avec un coussin (présenté d’abord comme une réalité) donne une sensation de soulagement!!!, enfin, l’épouse s’est débarrassée de l’intruse imposée par son mari, quelqu’en soit le prix!


photo Wild side films

Pendant que Wit et Dang s’affrontent dans la frustration et le ressentiment, dans la chambre voisine, un couple beaucoup plus jeune et d’une beauté peu commune vit une interminable étreinte charnelle d’un érotisme sensuel et apaisé. Plus tard, Ploy dira à Wit l’avoir rêvé. Jeu de rêve et réalité. Le couple jeune représente Wit et Dang il y a sept ans, cette étreinte, cet amour qu’elle voudrait inchangé depuis leur rencontre, est ce que réclame Dang à son mari qui lui répond que le désir ne se décrète pas. Au lieu de l’amour, entre Wit et Dang, ce sera la guerre, une sorte de relation amoureuse à l’envers, le négatif de la photo…
 


photo Wild side films
Un film apparemment contemplatif, avec peu de musique, peu de dialogues, mais en vérité un film tendu comme un arc par le lent crescendo de la tension qui monte entre les personnages, qu’il s’agisse de la tension amoureuse ou de l’affrontement, de la jalousie, avec de rares mais brusques accès de violence réaliste. D’inspiration Antonionienne, pourrait-on dire, comme de beaucoup de films asiatiques sur le couple qui se sont nourri sur la forme et le fond des rapports amoureux désertiques décrits par Antonioni. Sauf qu’ici, il reste un espoir, peut-être pas de remonter le temps mais de devenir mature, de demeurer amoureux malgré l’érosion du désir, de reconvertir un amour  fou en un amour plus raisonnable qui intègre le pardon. Un beau film plus captivant que le pitch ne le laisserait supposer…Le réalisateur thaïlandais Pen-ek Ratanaruang avait déjà été sélectionné à Cannes en 2001 à la Quinzaine des réalisateurs pour « Mon-Rak transistor »

Présenté cette année à Cannes, encore à la Quinzaine des réalisteurs, le film sera en compétition au festival du film asiatique de Deauville du 12 au 16 mars 2008. Voir le blog www.cinemaniacadeauville.fr

 

 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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