"Sicilia" : fragments d'une oeuvre italienne

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, sortie coffret DVD n°2 le 4 mars 2008

Je prends le relai du blog confrère et ami Dr Orlof après avoir visionné le dvd de «Sicilia» : comme cest la première fois que je regarde un film des Straub, je suis frappée par une chose, la discordance entre les images magnifiques et la récitation non stop dun texte, ici, il sagit des « Conversations en Sicile » (1938-39) de l’écrivain italien Elio Vittorini (1908-1966). Bien entendu, je sens confusément que l’amateur du cinéma des Straub doit penser exactement l’inverse, qu’une terre est transcendée par une lecture d’un texte approprié, c’est sans doute là leur démarche…

Un homme de dos sur le quai du port de Messine, deux siciliens lui disent quil est américain, quen Sicile, personne ne mange le matin, lhomme est né à Syracuse et habite à présent New York. Ensuite, ce nest pas un mais deux hommes de dos qui conversent, ils parlent dun métier innommable, ce sont des notables, lun dit que sa mère invente quil est employé au cadastre. Mais leur sujet de conversation tourne autour de la misère et de la dangerosité des pauvres : «chaque crève la faim est un homme dangereux»… Dans un compartiment, des hommes palabrent, surtout un qui sexprime comme un professeur, cest ce que pensent les autres voyageurs, ça doit être un professeur. La bonne idée du réalisateur, cest d’uiliser dans le texte la force évocatrice du nom des villes et des villages les plus reculés : ils articulent les noms de lieux comme des chants, beauté de la langue italienne quon comprend quasiment sans sous-titres tant lélocution est lente et articulée, précise. Sauf que ces énumérations sont tellement plus parlantes quand on parle du pays loin de son pays (la force immense de l’imaginaire alors qu’ici on recherche la confrontation théorique avec le réel). Larrivée à Catane se fait en silence, on a coupé le son, les beautés du paysage suffisent et suffiraient dailleurs la plupart du temps…

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Voyage initiatique de laméricain revenant au pays l’interroger, s’interroger, retrouver les odeurs, les couleurs, les souvenirs du passé, se retrouver lui-même, tous ces stimuli extérieurs réactivants devraient alors réveiller les sensations de l’enfance censées être la clé de l’âge adulte de l’expatrié. Au centre du voyage : aller visiter sa mère, son père mort, une étrange relation sétablit avec cette mère dont il veut savoir la vie de femme, il linterroge. La mère se plaint du père dont labsence ne lui pèse pas, un homme trop gentil qui appelait toutes les femmes des reines, qui la trompait avec ces femmes quil idéalisait, alors que le grand-père était plus sanguin, les emmenait directement dans un vallon. La mère aurait préféré le vallon aux poésies du père puisque de toute façon, ça finirait ainsi. La première conversation sur le port avait trait aux oranges dont personne ne voulait, mais sans vendre ces oranges, impossible dacheter du pain, rien n’a changé. La dernière conversation se passe sur la place du village avec un rémouleur, un métier qui nexiste plus, le temps s’est figé.

Le pays et les paysages servent de théâtre à ce déluge de paroles déclamées toutes sur le même ton dune neutralité balisée, sans doute afin de conserver au texte sa puissance, ne pas lentacher dinterprétation, mais il semble quil résulte de l’expérience une cruelle alternative : image ou texte, il faut choisir ; le texte tue limage, la parole dévore les paysages, on croule sous les mots comme les protagonistes sous le poids du passé, du passif, de la misère (et on sent bien qu’il faudrait ressentir le contraire, que les mots sont là pour exalter la terre de Sicile mais n’est-ce pas là une vision intellectuelle d’étranger sans mémoire, sans expérience viscérale de la terre, sans enfance vécue dans le pays…). Cest pour cela que les Straub ont l’intuition de couper le son lors du panoramique sur le paysage vu du train, pour faire respirer le paysage, lui ôter sa mémoire, pour démontrer ce que serait la Sicile sans la mémoire du passé, un paradis retrouvé, mais les retrouvailles avec la mère sonne le glas de la terre vierge, emmêlée dans ses souvenirs, elle casse limage du père, elle se montre autrement que limage maternelle espérée, comme une femme frustrée, dure, vindicative, non apaisée, non apaisante, irritée comme la terre sicilienne, la femme est devenue lîle et lîle est une femme géante qui se plaint.

Pourtant, en toile de fond, en filigrane sonore, des petits bruits rassurants comme le clapotis de leau sur le port, la nature existe la dessous, enfouie sous lhistoire, asphyxiée dhumain et se faufile parfois, si rarement. Le film en noir et blanc rappelle un peu les visages du cinéma dun Fritz Lang, lépoque expressionniste allemande matinée de néoréalisme italien (très belles images, on finit par l’oublier…), ces visages trop larges, comme obèses, eux-mêmes marqués de sillons comme la terre, ces faces noires et grises dont le regard et l’âme sont enfouis dans un passé omniprésent qui déborde de ces noms de villages quon traversait dans lenfance. Qui na pas revécu sa ville denfance en citant le nom des magasins, des rues, senivrant de mots agissant comme un voyage dans le passé (

et c’est bien vu s’agissant des mots seuls faisant appel à un imaginaire non imagé, non figé) tant quon parle, les choses existent encore, le silence, cest la mort et le repos aussi et le film est tout sauf reposant, éprouvant, dans lépreuve, la recherche forcenée dune impossible neutralité émotionnelle Dure expérience que ce film pour le cinéphile qui voit se profiler avec la terre sicilienne la marque de son niveau dincompétence, étranger à la Sicile, étranger au film, étranger sur sa terre 

Les éditions Montparnasse on entrepris de publier toute l’oeuvre de Huillet et Straub, soit 27 films, après le coffret n°1 paru en octobre 2007, ce coffret n°2 consacré aux oeuvres italiennes vient de sortir le 4 mars 2008. Les deux coffrets suivants paraîtront en octobre 2008 (oeuvres allemandes) et mars 2009.

Coffret n°2/3DVD/ avec « De la nuée de la résistance » (1978), « Sicilia ! » (1998), « Ces rencontres avec eux » (2005) et « Fortini/Cani » (1976).

Lire aussi sur le blog du Dr Orlof  la critique de

« De la nuée de la résistance »

          

Notre note

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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