« Suivez mon regard » : les hommes cruels d’Anjelica Huston

focus lectures sortie juin 2015

Notes

Oscar pour "L'Honneur des Prizzi"

Oscar pour « L’Honneur des Prizzi » (années 80)

 

Durant un certain temps, j’ai eu du mal à trouver le livre de souvenirs d’AH intéressant car, divisant son livre en périodes traitées dans l’ordre chronologique, ça démarre et s’éternise par le conte de fée, légèrement pondéré, pas crédible, de son enfance en Irlande. Dans l’ombre d’un père ogresque qui habite une grande maison type manoir mais les fait habiter, elle est sa mère, quatrième épouse de John Huston et pas la dernière, dans une petite maison à distance. Combien cette enfance est idéalisée pour ne pas dire javelisée : abritée derrière une qualité de description d’une précision drastique, l’auteur fait un portrait surtout déco des lieux de son enfance, lissant tous les conflits sous la beauté des lieux et des choses. Obsédée par son père, AH tique néanmoins quand l’ogre a un enfant avec une de ses amies, ça passe mal ; parallèlement, elle s’émeut de la détresse de sa mère comme si cela n’avait qu’une lointaine conséquence de l’abandon de son mari.

Le livre démarre vraiment au second chapitre : Londres, la description des années Swinging London regorge de détails sur la mode de l’époque comme cette virée dans la célèbre boutique Biba, les visistes chez le coiffeur Vidal Sassoon, description minutieuse de cette faune hippie chic avant l’heure, la somptueuse Marianne Faithfull alors en couple avec Mick Jagger, l’omniprésent photographe David Bailey, prédateur sexuel, marié un temps a Catherine Deneuve, qui a un faible pour la fille de Huston au physique atypique. Ce physique atypique, très grande et élancée, sportive, les épaules larges, un grand nez dans un visage osseux, AH en a parfaitement conscience et elle va utiliser ses défauts comme des qualités pour se lancer dans la profession de mannequin ayant une marque de fabrique originale, unique, une orientation intelligente qu’elle poursuit plus tard à New York mais que la dictature de la blondeur halée de LA va stopper.

Après St Clerens en Irlande (plaie jamais refermée quand John Huston, poussé par sa cinquième épouse californienne, ruiné, fut obligé de vendre le domaine), Londres avec sa mère, Ricky, qui mourra bientôt à 39 ans dans un accident de voiture, le mannequinat à New York, enfin, le grand saut à LA où AH deviendra actrice à  28 ans sans savoir jouer (auparavant, son père l’avait obligée à jouer dans son film/ »Promenade avec l’amour et la mort » pour lequel la critique l’avait démolie) ; mais elle apprendra, deux ans de cours avec les meilleurs coaches, et obtiendra même l’Oscar du second rôle pour « L’Honneur des Prizzi » avec les deux hommes de sa vie, John Huston derrière la caméra, Jack Nicholson devant (dont on disait qu’il avait « un sourire de tueur »).

Jack Nicholson (son sourire dit de tueur) et Anjelica Huston (années 70)

Jack Nicholson (son sourire dit de tueur) et Anjelica Huston (années 70)

Et aussi

John et Anjelica Huston, 1936

John et Anjelica Huston, 1966

 

Dans le prolongement de son amour inconditionnel pour l’homme à la fois aimant et cruel qu’est son père, passant de NY à LA, AH tombe pour 17 ans en pâmoison dans les bras inconstants de Jack Nicholson. Pourtant, lassée des infidélités de Nicholson, elle le trompera avec Ryan O’ Neal : ce dernier est le seul personnage du livre (il y en a des centaines, ici tout le Nouvel Hollywood) qu’elle juge mauvais et elle dit clairement qu’il la battait, pour tous les autres, de la première à la dernière page, quelle indulgence! Tout le monde il est beau et presque tout le monde il est gentil (un des défauts du livre qui donne son effet lissé). Car, hormis son mari rencontré sur le tard, le sculpteur Bob Graham, homme doux et consolateur, AH a collectionné les hommes cruels : Bob Richardson, un photographe schizophrène et caractériel à NY, Jack Nicholson, machine hédoniste et collectionneur de femmes, qui l’aime beaucoup mais comme une amie, Ryan O’ Neal, frappant les femmes, formant un couple ambigu avec sa fille Tatum (leur mère toxico, il a la garde de ses enfants) mais ne s’occupant pas beaucoup de son fils de 11 ans qui va mal tourner. On apprend au passage que, plus tard, le frère cadet de Tatum était au volant du hors-bord lors de l’accident mortel du fils aîné de Coppola.

Je lisais une interview d’AH sur le « Vanity fair » à propos de la sortie de son livre qui répond cette phrase sidérante sur sa vie de rêve à LA : « mais vous avez vu avec QUI j’étais aussi?  » A plus de 60 ans, elle se souvient d’un Nicholson centre du monde, celui que tous rêvaient d’être, selon elle… Ce n’est pas tout à fait ainsi que je le voyais, personnellement dans « Easy rider » (le film cloue aussitôt AH d’amour pour Nicholson avant de le connaître), j’ai toujours trouvé qu’il surjouait et que les deux autres (Peter Fonda et Dennis Hopper, non professionnels à l’époque) étaient bien meilleurs… Longtemps après sa rupture avec Nicholson, AH ne manque jamais une occasion de dire qu’il était présent à son anniversaire ou aux funérailles de Bob Graham. Car, Nicholson, au delà de ses 1001 infidélités, s’est finalement casé avec une blondasse clonée du nom de Rebecca Broussard qui lui a donné deux enfants quand Anjelica s’était avéré stérile ; brisée, l’éternelle fiancée du Joker, dû cédé sa place à ‘l’autre », la génitrice.

Ce qui frappe dans ce livre, c’est la succession non stop de fêtes pendant des dizaines d’années, un autre monde… Ce qui frappe aussi, c’est l’incroyable facilité de « faire » sans se donner aucun mal : par exemple, poser pour des magazines pour Bailey et Avedon (dès Londres, elle-même trouve cela presque trop facile), de jouer dans des films sans être l’actrice qu’elle deviendra plus tard, de rencontrer la crème de la crème. Et puis, ce tropisme de Anjelica Huston pour le beau, la déco néo-bohème (elle a du goût, exporté du vieux continent, qu’elle sait mixer avec l’influence mexicaine de la cité des anges), ces maisons achetées, décorées à grand frais, revendues, rachetées, ces petites amies d’un acteur passant dans les bras du suivant (exemple, quand AH rencontre Nicholson, il partage la vie de Michelle Phillips qu’on retrouve ensuite avec Warren Beatty), les couples de sont et se défont en moins de temps qu’il ne faut pour le lire, les divorces en inflation constante ; Ainsi, Cici, la 5ième femme de John Huston, amie de Jill St John, demande le divorce après quelques soupçons d’adultère, cependant, elle garde Alexia, demi-soeur d’Anjelica, la fille que Kikki a eu d’un lord anglais marié et que Huston a adoptée. Une dolce vita version California peace and love and money, pas désenchantée comme à Rome mais hédoniste et peuplée de Phoenix renaissant de leurs cendres (cette capacité US de tourner la page), qui n’a pour limites que l’âge des protagonistes et la date de péremption des années 70, un peu début 80 avant que le SIDA ne vienne sonner la fin de l’insouciance.

Notre note

(3,5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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