« Téhéran » (« Tehroun ») : ville à louer

Nader T. Homayoun, sortie 14 avril 2010

Pitch

Ebrahim, jeune marié venu seul tenter sa chance à Téhéran, trempe pour survivre dans un trafic d'enfants volés. Acculé à rembourser un truand, Ebrahim s'enfonce dans un engrenage sans retour...

Polar iranien? Peut-être pas mais film noir iranien, pourquoi pas… Habilement raconté, le récit bascule à mi-chemin de la tragi-comédie sociale au drame noir maffieux. Ibrahim, jeune marié, laissant son épouse Zahra à la campagne, tente de gagner de l’argent à Téhéran en faisant la manche, un enfant volé, loué à un truand, sur les bras. Le volet sympa, c’est la cohabitation d’Ebrahim avec deux copains, le beau séducteur naïf et le petit sec à lunettes candidat au mariage. Un peu comme dans « Trois hommes et un couffin », on se repasse le bébé dont aucun ne sait s’occuper, les bras ballants quand il pleure ou fait ses dents. Ainsi, Madjid, le séducteur, chargé de garder l’enfant pendant qu’Ebrahim fait un petit boulot de jardinage dans le quartier riche, se laisse séduire par une prostituée déguisée en étudiante qui lui vole l’enfant…
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photo Haut et court

Ici, le récit bascule, si dans la première partie du film, sous la nonchalance relative de la vie à Téhéran, pointait une analyse sans concessions de la société iranienne, et surtout la radiographie de Téhéran, personnage du film à part entière, métropole tentaculaire
où « les pauvres sont plus généreux que les riches », avec ses quartiers chics excentrés, cachés, ses trafics de tout, son centre ville bondé, sa population toujours pressée, ses femmes voilées, dans la seconde partie du film, c’est la dégringolade. L’enfant disparu, le loueur torture Ebrahim pour lui mettre dans la tête qu’il faudra lui rembourser 10 millions. Obligé d’accepter un sale boulot de milicien pour gagner de l’argent rapidement, Ebrahim n’en reviendra pas. 


photo Haut et court

Chemin faisant, le réalisateur dévoile le dessous de cartes de plus en plus sordide, la jolie prostituée est finalement exploitée comme les autres par un mac qui fait de la musculation en comptant ses putes, le loueur d’enfants est encore plus ignoble qu’il n’y paraissait, les enfants volés sont marqués, tatoués comme du bétail, les prêts islamistes de la mosquée sont réservés au fidèles solvables, les hôtels louent les chambres le double du prix aux couples sans papiers, etc… Pourtant, aucune complaisance dans la violence gratuite, au contraire, une expédition punitive dans une soirée est stoppée net à l’entrée de l’appartement, on ne montre rien, on imagine… On se rend compte à la fin du film que c’est l’accumulation de micro-événéments, puis le basculement dans le drame noir par paliers qui rend la somme du tout insupportable a postériori.
Belle structure narrative très ingénieuse (comme on en voit rarement de nos jours…) qui n’empêche pas la qualité des images parfois sensuelles comme ces repas en gros plans, ces visages filmés comme des paysages en proie à des tempêtes internes, l’immersion dans la ville de Téhéran dont on montre un peu tous les volets, la hiérarchie des quartiers,

les taudis au sud, les belles villas avec jardins au nord, le jour, la nuit, les trottoirs, les parcs, la gare sophistiquée pour un billet d’autobus qu’on attend trois heures, etc… Tourné dans l’urgence, la préparation du film a pris 20 jours et le tournage 18 jours, le titre original « Tehroun » veut dire Téhéran en argot, ce qui correspond aux dialogues parlés dans une langue populaire, contrairement au cinéma traditionnel iranien de facture plus classique. 


photo Haut et court

Prix de la semaine de la critique à Venise en 2009, Grand prix du jury des Premiers plans d’Angers en 2010, cette description au vitriol de la société iranienne sur fond de fascination pour la ville de Téhéran, envisagée avec audace sous l’angle du film noir est un coup de maître! A voir absolument!
Le réalisateur Nader T. Homayoun, né en France, est franco-iranien. Quand il a dix ans, ses parents réfugiés en France pour fuir le régime du Shah, décident de rentrer en Iran, le futur réalisateur passe alors sans transition, comme il le dit , »de Goldorak à la révolution islamique ». Pour l’instant son film n’est pas distribué en Iran.

 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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