« Thérèse Desqueyroux » : l’ombre de Franju plane sur le fade remake de Miller

Georges Franju, 1962, Claude Miller, sortie 21 novembre 2012

Pitch

Après un non lieu, Thérèse Desqueyroux, accusée d'avoir empoisonné son mari, Bernard, revient en voiture à Argelouse, sa propriété. Elle revoit son adolescence heureuse en compagnie d'Anne de Latrave, son mariage avec Bernard Desqueyroux, le demi-frère d'Anne.

 

Adapté du roman de François Mauriac, le « Thérèse Desqueyroux » réalisé par Georges Franju en 1962, est une petite merveille : si on ne l’a pas vu, le remake de Claude Miller passe mieux, mais si on l’a vu, alors, la différence est immense. Au départ, une amitié fusionnelle entre Thérèse Larroque, « la fille la plus riche des Landes, avec 2000 hectares de pins », et  Anne de Latrave, sa voisine. Anne a un demi-frère, Bernard Desqueyroux, Thérèse l’épousera pour le plaisir d’être la belle-soeur de sa meilleure amie. Pendant le voyage de noces de Thérèse et Bernard, Anne, qui veut connaître l’amour « aussi », tombe follement amoureuse d’un étudiant, Jean Azevedo, venu de Paris pour les vacances, beau, séduisant, intello. Ses beaux-parents chargent Thérèse de dissuader Anne d’épouser cet homme qui n’en a d’ailleurs jamais eu l’intention. Mais Thérèse va trahir Anne…

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Thérèse Desqueyroux est une histoire dont Georges Franju avait tout de suite perçu le potentiel fantastique, onirique, névrotique. Démarrant son film par le flash-back du roman avec Emmanuelle Riva (Thérèse) venant d’être acquittée et tentant de se remémorer en voiture, sur le trajet du retour à Argelouse, sa propriété, de comment elle en est arrivée là, voix off, images du bonheur à l’adolescence, d’un mariage décevant qui virera au noir. Le film de Franju, contrairement au remake de Miller, primo, ne fait pas impasse sur la dimension homosexuelle qui unit les deux jeunes filles, Thérèse et Anne, secundo, fait dire clairement à Thérèse qu’elle ne veut pas qu’Anne soit heureuse. Claude Miller va édulcorer le scénario, des jeunes filles en nage, des silences, du raisonnable, allant jusqu’à supprimer l’indispensable flash-back pour affadir l’ensemble.


Audrey Tautou et Gilles Lellouche, la version Claude Miller, 2012 (photo UGC)

Un jour que les pins sont en feu, Thérèse, telle Madame Bovary, embrasée par la frustration d’un mariage terne, d’une existence provinciale assommante, rêvant de sensations fortes comme l’amour qu’a justement rencontré Anne avec un homme idéalisé, laisse son mari se tromper dans le compte de ses gouttes de liqueur de Fowler (à base d’arsenic) prescrite contre l’anémie. Petit à petit, elle en arrive à l’empoisonner activement. On observe le basculement imperceptible de Thérèse dans un moment de folie, pas la folie en soi mais plutôt le passage à l’acte. Pourquoi? Sans doute l’ignore-t-elle, peut-être veut-elle commettre l’irréparable pour stopper cette vie maritale qu’elle déteste.

 


Emmanuelle Riva et Edith Scob, la version Georges Franju, 1962

Pourtant, dans la version de Franju, supprimée dans celle de Miller, Thérèse dit une phrase étonnante au moment de retrouver son mari après le procès (la voiture s’approchant de leur maison), si seulement il lui ouvrait les bras à son arrivée… Cette phrase ajoute à la confusion des sentiments chez Thérèse, prête à pardonner à son mari d’avoir été conduite à tenter de l’empoisonner… Cela fait penser à « La Vérité sur Bébé Donge » (1951), film réalisé par Henri Decoin d’après un roman de Simenon ; quand Bébé (Danielle Darrieux) tente d’empoisonner son mari, François (Jean Gabin), le crescendo est un peu similaire, la jeune épouse exaltée déçue par son mariage, mais, ensuite, à la différence de Thérèse Desqueyroux, elle ne pardonnera jamais à son mari les raisons de son geste! Sans remords, tous ses rêves envolés, Bébé ne ressent plus rien, se comportant comme un zombie, le jeu de Danielle Darrieux, regard opaque, gestes d’automate, est fascinant, troublant. Avec Audrey Tautou (Thérèse), actrice appliquée sans génie, on est loin du compte, très loin de Danielle Darrieux, d’Emmanuelle Riva. A la magnétique Edith Scob (Anne) de la version Franju, on a substitué Anaïs Demoustiers, excellente actrice sans aura particulière. L’interprétation est sauvée par Gilles Lellouche qui reprend intelligemment le rôle tenu par Philippe Noiret.

La dernière uvre de Claude Miller, présentée en clôture du dernier festival de Cannes, est une impasse, on préfère se souvenir de la première « La Meilleure façon de marcher« .

 


Danielle Darrieux et Jean Gabin dans « La Vérité sur Bébé Donge », 1951

 

Vu dans le cadre d’une invitation de l’Express Culture au siège d’UGC à Neuilly lundi dernier, leur magazine en ligne ayant inauguré une rubrique « Avant-premières cinéma » en invitant des bloggers ciné (finalement, on ne mentionne sur leur site ni les bloggers ni les blogs!) ; l’article « reformaté » par leur site (la modération a posteriori, sans juger utile de me prévenir, a opéré un rewriting avec lequel je ne suis pas d’accord, notamment la ridicule transformation du titre et les coupes au milieu d’une phrase…) est donc en ligne également ici…

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

1 Comment

  1. Cy Prian -  6 janvier 2015 - 7 h 21 min

    Yes, the Claude Miller version was indeed better.

    Répondre

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