« Un Monde sur le fil » : Second Life avant l’heure

Rainer Werner Fassbinder, 1973, sortie DVD 6 octobre 2010

Pitch

Dans un futur proche, le responsable scientifique de l'institut de recherche en cybernétique, créateur du Simulacron, meurt subitement en essayant de révéler un terrible secret... il est remplacé par son assistant.

 

J’ai enfin visionné « Un Monde sur le fil », ce film d’anticipation de Fassbinder de 3h30 réalisé en 1973 et retrouvé, restauré par les éditions Carlotta. Bien qu’on l’ait comparé pour la qualité de l’oeuvre à une autre récente redécouverte de Fassbinder, le sublime « Berlin Alexanderplatz », ce n’est pas du même gabarit ; le premier n’est pas loin du chef d’oeuvre, le second est daté, démodé, très stylisé au point qu’on est parfois à la limite du parodique, plus intéressant à titre d’oeuvre documentaire et visionnaire sur les univers parallèles, les vies alternatives, la vaste question existentielle, la réalité c’est quoi? que vraiment captivant en soi. Pitch.
Dans un futur proche, le responsable scientifique de l’institut de recherche en cybernétique, créateur du Simulacron, meurt subitement en essayant de révéler un terrible secret… il est remplacé par son assistant.

—–


 photo Carlotta

L’histoire? Le professeur Wollmer est responsable de l’unité de recherche d’un institut de cybernétique, il a mis au point le Simulacron, un ordinateur sophistiqué ayant programmé 10 000 unité identitaires, équivalents d’humains vivant dans un village virtuel, l’objectif? une population échantillon qu’on peut utiliser pour des simulations utiles à la science et à l’industrie pour savoir combien les hommes consommeront d’acier dans les prochaines années, par exemple (avec les dérives que cela suppose). Convoqué par Siskins, le PDG du l’institut qui reçoit un ministre de l’industrie, Willmer disjoncte, puis, sur le point de faire une révélation essentielle au chef de la sécurité Gunther Hause, Willmer s’écroule, de mort mystérieuse. On le remplace par son assistant Fred Stiller. Plus tard dans une party décadente chez le PDG, Hause disparaît mais personne, hormis Stiller, ne se souvient de sa présence, il n’existe pas sur les registres d’état civil. 
 


 photo Carlotta

Univers livide et glacé peuplé de femmes potiches au maquillage outrancier, aux perruques voyantes, dont on suppose qu’elles sont un peu les caricatures voulues par Fassbinder des films d’espionnage, le film aux « signes extérieurs » déformés de film d’espionnage, d’anticipation, est très théâtral, d’autant qu’il n’y a pas d’action véritable mais des situations, des conversations, des révélations. En revanche, la mise en scène très parano s’y substitue dans une certaine mesure. Voulu aussi la dimension artificielle des personnages qui « font faux » à dessein pour mélanger les humains et les unités identitaires, la réalité et la non réalité, ces figures figées, ces postures immobiles un peu comme des tableaux vivants, mais on a du mal à s’y habituer, surtout d’agissant des personnages féminins : Eva, la fille du feu le professeur Willmer, Gloria, la secrétaire aux mensurations de rêve, au physique de travesti, la chanteuse genre Berlin des années 30, etc… Autre réserve  : la musique omniprésente, classique, le plus souvent (valses viennoises, piano), sur les conversations, dur à suivre… 
Bien entendu, il faut prendre « Un Monde sur le fil » comme un récit métaphorique sur l’angoisse existentielle, voire la paranoïa contemporaine, une fable métaphysique assez théâtrale (s’appuyant sur la projection dans un futur proche) pour parler des strates de la réalité et de la non réalité et quelle différence au fond sauf celle de le savoir? Un univers mécanisé où le virtuel pourrait être plus « humain » que la réalité? (la dépression des « unités identitaires » qui se suicident…) En dénonçant au passage les utilisations commerciales des découvertes scientifiques détournées par les politiques pour le profit industriel de quelques élites, en cela, le film est toujours d’actualité! « Un Monde sur le fil » a été considéré comme un précurseur de films comme « Matrix » et c’est un « pionnier » du genre ;  Mais surtout, c’est l’oeuvre d’un visionnaire avec le revers de la médaille : le film n’étonne plus le spectateur d’aujourd’hui rodé à « Second Life » (créé en 2003, trente ans après « Un Monde sur le fil »,1973!), saturé de séries US sur les réalités alternatives, ne serait-ce que « Lost » ou « Fringe ».


 photo Carlotta

Un thriller d’anticipation qui préfigurait les années 2000 depuis les années 70 quand c’est signé Fassbinder, on y va de toute façon, quelques soient les réserves que j’ai pu émettre sur la forme… Adapté du roman « Simulacron 3 » de Daniel F. Galouve, ce film fut diffusé à la télévision allemande à l’époque en deux parties.
Lire aussi une autre critique du film du Blog du Dr Orlof pour Kinok… 

Coffret DVD Carlotta. 2DVD. Film en deux parties et bonus « Un Regard d’avance sur le présent », documentaire de Julianne Lorenz, présidente de la Rainer Werner Fassbinder fondation et productrice de la délicate restauration d' »Un Monde sur le fil ». Sortie 6 octobre 2010.

 

Notre note

(3 / 5)

Mots clés: , , , ,

Partager l'article

Lire aussi

Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié. Remplissez les champs obligatoires (required):

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top