« Une Journée ordinaire » : le cadeau de Delon à sa fille

Paris, Bouffes parisiens, première du 21 janvier 2011
En sortant de la pièce vendredi soir, quelqu’un devant le théâtre me demande ce que j’en ai pensé, je réponds ce qui me vient à l’esprit immédiatement : c’est un beau cadeau qu’a fait là Alain Delon à sa fille Anouchka, jeune actrice débutante, avec cette pièce écrite sur mesure à sa demande sur les relations fusionnelles entre un père veuf et sa fille qui lui annonce qu’elle va quitter la maison pour s’installer avec son amoureux. La pièce s’ouvre sur la fille, elle se ferme sur le père, il l’a mise dans la lumière, elle lui rend hommage, en quelque sorte. Julie, 20 ans, n’en finit plus de discuter avec son père Julien sur ses goûts qu’elle trouve démodés et les siens qu’il ne comprend pas, en musique, notamment, tentant de brancher la conversation sur le sujet qui lui tient à coeur : va-t-il accepter qu’elle aille habiter avec son petit ami (Christophe de Choisy)? Pour cela, elle s’aventure sur le terrain de sa vie privée à lui : sa liaison qu’il tient secrète avec une certaine Carine (Elisa Servier), l’idée étant de se réunir pour un dîner à quatre.
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On présente le duo père et fille, Julien (Alain Delon) et Julie (Anouchka Delon), quasi-homonymes, comme une sorte de couple qui a grandi ensemble après la mort de la mère dans un accident de voiture.  Le père, rigide, inconsolable, emmuré dans le passé, dans la culpabilité d’être heureux sans son épouse morte depuis dix ans, la fille tournée vers l’avenir, la vie.
Il y deux tiers de boulevard dans « Une Journée ordinaire » et un tiers de drame, dans la comédie (plutôt plate), Delon est juste mais ce n’est pas son emploi, bien que ce père ronchon, réac, de mauvaise fois, qu’il campe, soit souvent drôle, mais c’est dans le volet dramatique qu’on retrouve le Delon exceptionnel qui est, plus qu’il ne joue, et émeut. Un fil dramatique ténu qui se développe au cours de la pièce et finit par emporter le morceau dans un final qui n’est pas sans rappeler celui de sa pièce précédente (« Love letters »).

On ne peut s’empêcher de penser au jeu de miroir de certaines phrases du texte avec les déclarations de Delon dans des interviews, inconsolable de l’extinction du passé, de la mort d’un cinéma qu’il aimait et de ceux qui l’ont fait, pour témoin, son absence  douloureuse  à ces rétrospectives Melville auxquelles il ne peut pas se rendre, se décommandant au dernier moment, comme si l’émotion de commémorer un réalisateur qui lui a donné parmi ses plus beaux rôles (« Le Samouraï », « Le Cercle rouge », « Un  Flic »), ses partenaires tous aujourd’hui disparus (Bourvil, Yves Montand, François Perrier, etc…), était au delà de ses forces.

Les spectateurs de la première de la pièce « Une Journée ordinaire » sont venus pour lui (des spectatrices venues spécialement de province qui le suivent depuis les années 60), mais, lui, est venu pour elle, sa fille, qui semble le maintenir en vie. Anouchka Delon, très pro, possède  une assurance et une aisance qu’on n’attendait pas, ne se trompe jamais dans son texte, il semble fier d’elle et ému quand ils viennent saluer le public, il n’a pas tort, elle prend la relève et pourrait bien ne pas le décevoir. Par moments, vendredi soir, Alain Delon m’a rappelé Jean Gabin, cette présence, ce naturel, ce côté bourru et viril, cette autorité naturelle, on l’attend donc au cinéma dans des rôles à sa mesure…

 

« Une Journée ordinaire »
Théâtre des Bouffes Parisiens à Paris du 21 janvier au 12 mars 2011

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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