« Vertiges » (« Per le antiche scale » ) : la frontière de la folie

Mauro Bolognini, 1975, sortie DVD 21 juillet 2010

Notes

Dans les années 30 en Toscane, l’étude d’un ilôt d’aliénés et de thérapeutes coupés du monde, enfermés depuis des années dans un asile psychiatrique, est mise en parallèle avec la propagation du fascisme dans l’Italie de Mussolini, société fermée.

Deux ans après « Libera, amore mio… » (« Liberté, mon amour! ») réalisé en 1973, Mauro Bolognini poursuivait sur le thème du fascisme avec « Per le antiche scale » (« Vertiges ») mais si la période traitée est la même, ici, la ville de Lucca en Toscane (où se passe le récit) n’est quasiment jamais vue puisqu’il s’agit d’un univers clos, l’asile psychiatrique, où sont enfermés les patients et les soignants, la frontière de la folie les séparant s’estompant avec les années d’enfermement des uns et des autres. 

En pleine montée du fascisme dans les années 30, le professeur Bonnaccorsi exerce dans un asile psychiatrique d’une petite ville de Toscane. Coupé du monde depuis dix ans, le médecin vit sur place dans l’établissement se piquant de trouver le germe responsable de la propagation de la folie. Quand arrive une collègue universitaire, Anna, une doctoresse persuadée au contraire que la folie est la conséquence de traumatismes passés, la folie « refuge » en quelque sorte. Pour Bonnaccorsi, les fous sont marqués dès la naissance quand Anna penche vers les explications psychanalytiques, l’inné et l’acquis.

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Mais ce psychiatre affable qui voudrait tant guérir ses patients quand il aura enfin trouvé le microbe de la folie et son vaccin, ne semble pas tourner beaucoup plus rond que beaucoup de ses malades. La froide Anna va observer ses failles durant son séjour : Bonnaccorsi entretient des liaisons avec toutes les femmes valides, la fragile Francesca, la délurée Carla et la seule personne équilibrée du lieu : Bianca, son assistante. Phobique, Bonnaccorsi boit beaucoup, craint l’orage, avoue que les hurlements des fous lui tiennent compagnie. A l’asile, la propre soeur du psychiatre est enfermée dans une cage, nue dans de la sciure, au dernier degré de la démence. 


photo Carlotta

La folie serait une manière de ne pas réprimer ses pulsions? (« la folie effacerait tout hypocrisie »…) Dans cet asile psychiatrique, la sexualité est omniprésente, la nudité des uns et des autres, d’un côté les fous, errant nus dans les couloirs, de l’autre côté, les débauchés comme Bonnacorsi et Carla (la seule à sortir en ville pour s’y enfermer ailleurs avec des hommes). Car on passe sans cesse d’un lieu à un autre, l’asile étant un lieu clos à trois compartiments contigus : les salles des malades (la plus dangereuse étant celle des « agités »), le labo de recherche et les appartements privés, et, dans les couloirs minces et longs comme des lames, les cris des aliénés. Il faudrait être un peu fou soi-même pour soigner les malades? Terrifié par la peur de devenir fou, le professeur Bonnaccorsi multiplie les écrans, son penchant pour la folie l’aiderait à soigner les fous, sa recherche insensée du germe de la folie le mettrait hors de cause puisqu’il n’en serait pas porteur…
 


photo Carlotta

La frontière entre la « normalité » et la folie serait floue et poreuse telle qu’on pourrait craindre de passer de l’une à l’autre? C’est le vrai sujet du film… En même temps, en miroir de la démence psychiatrique, la folie du fascisme à envahi les consciences des italiens qui trouvent un certain confort à laisser le Duce penser à leur place, à se déresponsabiliser de tout. La fin du film est d’une dureté sèche, Bonnacorsi va fuir la folie de son asile psychiatrique pour en rejoindre une autre beaucoup plus sanguinaire. Comme veut le croire  un patient, si la réalité n’existe pas, alors, le Duce non plus n’existe pas…
 


photo Carlotta

Le film n’est pas facile d’accès : lent, parfois lugubre sur une musique d’Ennio Morricone privilégiant les dissonances, les personnages qui habitent l’asile se cognent à des grillages ou s’y meuvent comme des fantômes dans un drôle de monastère tentant d’échapper à eux-mêmes. Plusieurs portraits de femmes forment l’ossature du film, Anna (la doctoresse freudienne), le regard extérieur clinique qui va faire exploser l’équilibre improbable de l’asile, Carla (la femme d’un médecin), l’oisive dépravée, Francesca (l’épouse du directeur), l’amoureuse dépressive, Bianca (l’assistante du psychiatre), le garde-fou, généreuse, compassionnelle. Les scènes de va et vient entre les appartements privés, les bureaux, les salles des malades, sont coupées froidement comme si la situation se poursuivait hors champ.
Gianna, la servante obsédée sexuelle, est le modèle du passage d’un état à l’autre, parfois recyclée en employée, parfois alitée. La seule scène vivante est un bal des mort-vivants ouvrant le film, une fête costumée à l »asile où les malades sont déguisés comme des clowns, dansant entre eux, faisant le show, pathétiques, sympathiques, on y découvre le docteur Bonnaccorsi avec une toque de chef cuisinier, un faux nez rouge, vantant les plats au menu de la fête… Magnifique prestation de Marcello Mastroiani qui excelle à jouer des hommes « comme tout le monde » ici assorti d’un inquiétant double fond. Françoise Fabian (Anna) Lucia Bosé (Francesca), Marthe Keller ( Bianca) et Barbara Bouchet (Carla) complètent le tableau, chacune avec une personnalité bien distincte, des rôles forts de femmes comme on en voit peu dans le cinéma italien.DVD « Vertiges » (1975) Carlotta, sortie 21 juillet 2010.
Bonus : préface de JA Gili et « Mauro Bolognini au delà du style » (1992, seconde partie, la première partie accompagne le DVD « Liberté, mon amour »)

 

Autres DVD de Mauro Bolognini sortis le 7 et 21 juillet 2010 : « Bubu de Montparnasse » (1971), « Liberté, mon amour! » (1973), « Les Garçons » (1959).

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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