« A Cappella » : quand la victime est traitée en coupable, 3 prix au dernier festival asiatique de Deauville

focus film Lee Sujin, sortie 19 novembre 2014

Pitch

A la suite d'une agression, Han Gong-ju, jeune lycéenne, est obligée de changer de ville. Dans sa nouvelle école, elle fait profil bas, craignant d'être rattrappée par son passé.

Notes

Ce film est terrible. Il y a l’histoire individuelle et le tableau de la lâcheté de la société contemporaine individualiste se révélant à cette occasion. Le début du film montre une jeune fille faisant à toute vitesse ses bagages, emmenée manu militari par un de ses professeurs dans une autre ville, afin de l’inscrire en cours d’année dans une autre école. La mère de ce professeur, Mrs Lee, héberge Gong-Ju, sans enthousiasme, d’abord, pour une semaine, ensuite, il faudra faire appel à l’aide sociale. Le portrait de Mrs Lee, égoïste et coquette, obsédée de jeunesse et de séduction, est piquant. Pourtant, cette femme, présentée comme méchante, va se comporter plus correctement avec Gong-ju que bien d’autres, elle s’y attachera bien que, malheureusement, son nouveau « fiancé », un flic marié, sur le point de divorcer pour elle, la dissuade de la garder avec eux.

Gong-ju va sympathiser avec le groupe d’élèves de la chorale car elle possède un don, la musique, le chant, qui lui permet de s’évader (« Tout ce qui m’entoure se transforme en notes »). Paradoxalement, les nouvelles technologies, les vidéos et photos postées sur les réseaux de Gong-Ju chantant en s’accompagnant à la guitare, vont déterrer l’affaire sordide dont elle a été victime dans cette ville qu’elle a dû fuir.

Et aussi

photos Dissidenz

photos Dissidenz

Bien que Gong-ju n’ait « rien fait de mal », bien au contraire, l’agression dont elle a été victime renvoie à la société un miroir insupportable. Son père, les familles de ses agresseurs, tous vont essayer de lui faire signer des documents pour lui faire retirer sa plainte, l’affaire Gong-ju dérange et elle aussi par la même occasion. Tous vont la rejetter.

Car cette histoire raconte la fuite honteuse d’une adolescente, obligée de s’exiler, se cacher, alors que la société, si elle avait joué son rôle, aurait dû lui présenter des excuses et essayer de « réparer » l’agression dont elle a été victime.

Gung-ju a deux portes d’évasion : la musique et la natation, dès son arrivée, elle veut apprendre à nager à la piscine municipale. Son père, alcoolique, une épave, sa mère remariée dans la région mais la reniant, l’amitié du groupe de la chorale l’ayant remise dans la lumière, cela va la conduire à sa perte et peut-être aussi à une rédemption par le chant, une maison de disques l’ayant remarquée. La fin est évasive, la jeune fille s’évade, symboliquement parlant et, en filigrane, une potentielle issue?

C’est un film magnifique, la mise en scène, l’image, l’interprétation, avec un petit bémol sur les scènes qui semblent parfois juxtaposées, l’histoire un peu décousue, les flash-backs traités sur le même plan que le présent, mais c’est un petit reproche, on en sort les larmes aux yeux… d’empathie et de rage… Un film qui pose beaucoup de questions sur l’incapacité de la société, non seulement à réparer les dégâts des siens mais à assumer les actes de violence de ses enfants, niant la réalité, transformant la victime d’une agression ignoble en « témoin gênant » à éliminer. Le rôle des réseaux sociaux, à cause de quoi il devient impossible aujourd’hui de se cacher, est tâclé au passage, sans plus, car c’est un rôle ambigü qui à la fois viole la vie privée mais aussi dénonce les abus, ni intimité ni impunité.

Ce film a réussi trois prix au dernier festival du film asiatique de Deauville : Prix du jury, prix du public et prix de la critique internationale.

Dans le dossier de presse, on lit une interview très intéressante d’une spécialiste de la Corée où elle explique que dans la société asiatique, la Corée du sud en particulier, le collectif prime sur l’individu et la honte (« perdre la face ») est engendrée par le regard des autres, contrairement à l’Occident où prédomine le culpabilité. Les victimes d’un crime « honteux » sont stigmatisées, obligées de s’exiler pour échapper à la colère des familles des criminels et à l’ostracisme social. En Corée du sud, la loi a changé seulement en 2011, c’est l’auteur de l’agression et non plus la victime qui doit changer d’école.

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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