"Bigger than life" ("Derrière le miroir") : cortisone killer

Nicholas Ray, 1956
Poursuivant ma lecture de quelques films peu connus de Nicholas Ray, « Bigger than life » (« Derrière le miroir ») (1956), échec commercial à sa sortie, est un film quasiment médical étudiant un cas clinique servant ici de fil conducteur au drame noir. La cortisone, dont va avoir besoin un père de famille malade, médicament qu’on expérimentait à l’époque, va enrayer la machine si performante de la famille idéale américaine des années 50, thème cher à Nicholas Ray. Le point de départ du film est une histoire vraie, un article lu dans le New Yorker.Ed Avery, professeur dans un collège, n’en peut plus. Non seulement, il cache à son épouse qu’il est obligé de travailler en dehors de ses heures de cours, standardiste dans une compagnie de taxis, pour pouvoir payer tous les crédits de la maison mais il est victime de nombreuses crises paralysantes. Un soir qu’il rentre chez lui, dans cette maison américaine de rêve avec une épouse modèle et les derniers modèles d’électroménager dans la cuisine, des petits plats, des gâteaux et un fils parfait devant la télé qui hurle, il s’effondre sur le sol. Scène d’horreur où il s’accroche à la porte de sa maison pour en sortir et, s’effondrant à nouveau, ne peut se décrocher de la sonnette d’entrée, la main crispée sur le carillon.—–


Emmené à l’hôpital, les tests se prolongent jusqu’à un sombre diagnostic : victime d’une maladie du sang très rare, sans soins, Ed ne passera pas l’année. Or, de soins, on ne connaît à peine qu’un traitement expérimental à base de cortisone à prendre pendant une vie entière avec des effets secondaires plus ou moins maîtrisés.
Quand Ed sort de l’hôpital, c’est un autre homme, d’abord, excessivement joyeux et énergique, il ne tient pas en place, dépense sans compter l’argent qu’il n’a pas, se défoule en achetant des robes de Dior et Jacques Fath à sa femme médusée. Petit à petit, il devient totalement mégalomane et terrorise sa famille. A cette évolution de comportement correspond la prise immodérée de cortisone, Ed est devenu un drogué allant jusqu’à falsifier des ordonnances. Dans ses bouffées délirantes, Ed Avery tient un discours de démolition des valeurs de l’Amérique conservatrice : l’idéal familial américain des années 50, insultant les parents d’élèves, remettant son mariage en question, pire, la dénégation de la religion. Mais avant la cortisone déjà, Ed avait une idée vague de la somme de frustrations et d’efforts qu’était sa vie pour correspondre à l’image parfaite qu’on attendait de lui  : dans une des premières scènes du film, il dit à sa femme qu’ils sont ternes tous les deux. Les collègues et amis le sont aussi. Si Ed augmente les doses de cortisone, en dehors de l’aspect pharmacologique, c’est qu’il faut continuer à être performant, à ne pas décevoir sa femme, son école, faire comme si tout allait bien. Sauf qu’Ed ne contrôle plus rien…

Filmé tantôt de manière classique, tantôt de manière un peu fantastique, cauchemardesque comme les scènes à l’hôpital en ombre chinoise avec le tableau des douleurs en avant-plan (identique à une feuille de température pour la douleur), ces profils dans la pénombre du corps d’Ed se tordant de douleur sur son lit. Une scène m’a frappée vers la fin du film : Ed menaçant sa famille avec une paire de ciseaux ou une arme blanche sur une musique flippante, le regard halluciné de James Mason, cette scène a été reprise quasiment à l’identique dans « Crimes of passions » de Ken Russel dans les années 80 avec Anthony Perkins dans le rôle d’un pasteur défroqué menaçant China Blue, la prostituée, avec un monstrueux vibromasseur géant en métal, mêmes plans, même genre de musique, même malaise, même type d’acteur… Les miroirs, miroir brisé, les flacons de médicaments, les armes blanches, l’emploi de la couleur rouge pour les vêtements, ceux du petit garçon, les robes de l’épouse, ces images disséminées dans un univers briqué où tout est trop rangé, nettoyé,  l’épouse ayant l’air de sortir d’une boite, pointent le danger.
C’est assez habile d’avoir utilisé un médicament, une substance chimique comme loupe grossissante déformante de la société américaine des années 50. Ici, la cortisone ne fabrique pas un psychotique, elle agit comme révélateur, elle enlève les verrous, elle libère les mauvais instincts. Ed, devenu incapable de se censurer, dit ce qu’il pense au fond de lui, ce qu’il ignorait sans doute qu’il pensait, sa haine de ce monde aseptisé où il est obligé de s’épuiser à la tâche pour acquérir ce cauchemar climatisé recopié des magazines, et d’ici à penser que cette famille idéale dans une maison de poupée l’a fait tomber malade, il n’y a qu’un pas… Le happy end dans ces conditions est malvenu mais l’époque le voulait et sans doute Ray aussi…
 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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