« Film socialisme » : la dernière croisière avec Godard

Jean-Luc Godard, Cannes 2010, Un Certain regard, sortie 19 mai 2010

Pitch

Une symphonie en trois mouvements :
1. Des choses comme ça : en Méditerranée, la croisière du paquebot. Multiples conversations, multiples langues entre des passagers presque tous en vacances...
2. Notre Europe : le temps d’une nuit, une grande soeur et son petit frère ont convoqué leurs parents devant le tribunal de leur enfance. Ils demandent des explications sérieuses sur les thèmes de liberté, égalité, fraternité.
3. Nos humanités : visite de six lieux de vraies/fausses légendes, Egypte, Palestine, Odessa, Hellas, Naples et Barcelone.

Ce film comporte deux parties distinctes, la première partie se passe sur un paquebot de croisière, la seconde partie dans le garage du couple Martin, candidat aux élections comme conseillers généraux, le tout conclu par une brève troisième partie en forme d’épilogue. J’avoue que j’aurais préféré un film entier sur cette vision hyperlucide, vraiment très drôle même si tragique dans son constat, d’une croisière géante en Méditerranée. La seconde partie est nettement plus bavarde, explicative, théorisante, militante, Godardienne de la première heure… des maximes du genre « Réfléchissez bien pourquoi vous vous battez parce que vous pourriez bien l’obtenir », la lecture de la loi du 4 aout 1789 sur l’abolition des privilèges… Pourtant, le leit-motiv commun aux deux parties est « aujourd’hui, ce qui a changé, c’est que les salauds sont sincères » en référence à l’échec de la construction européenne. Dans la première partie, le constat, dans la seconde, la démonstration politique, cette « famille Martin’ qui a perdu son nom de famille, ce couple Martin qui sera élu en seconde instance en ne conservant que leurs prénoms, Florine et Lucien.
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photo Wild Bunch

La croisière est une éblouissante démonstration, visuelle et sonore, de la juxtaposition entre la nature et le mur de l’hypercivilisation qui sépare l’homme de la nature. Pendant toute la croisière, personne ne regardera la mer, le film démarre par un homme prenant la mer en photo ; la juxtaposition des plans de l’écume de la mer démontée et des scènes dans le paquebot, veritable petite ville conçue  exclusivement pour les loisirs, est souvent extrêmement drôle. Une jeune fille enfermée dans sa cabine regarde des chats miaulant sur l’écran de son ordinateur allongée sur son lit, un professeur prépare une conférence assis à un bureau parallèle au hublot, le nez vers la cloison, au casino, tous les joueurs sont assis le dos tourné à la mer dans le vacarme des machines à sous, on en arrivera à passer un film d’un bateau sur l’eau dans une immense salle de projection que regarderont alors les vacanciers sur l’écran…

Les personnages enfermés dans les cabines et différentes pièces du paquebot, la boite de nuit, le restaurant géant, la piscine couverte, la salle de cinéma, le casino, ne se contentent pas d’ignorer la nature considérée comme un décor, une photo géante, des interférences de toute sorte plombent toute tentative d’intimité ou de concentration ; en off, les musiques pop quelconques trop fortes, les bribes de conversations des tables voisines, les appels téléphoniques. Quand cesse la distraction sonore, on multiplie des écrans de défense en prenant des photos de ce qu’on regarde, de ce qu’on fait. Personnages enfermés débordant d’activités inutiles filmés dans le sombre tandis qu’à travers les fenêtres sur la mer, brille une lumière éclatante dont personne ne profitera. Personnages périssant d’ennui faisant du footing sur le pont, en cage dans des ascenseurs en verre pour monter, descendre, au coeur du paquebot. Tour de Babel au propre et au figuré, une femme écoute à travers la porte d’une cabine d’où parvient le son d’une radio allemande, une main étrangère lui tape sur l’épaule pour lui parler français, elle-même russe. Le bateau va faire escale en Egypte, en Palestine, à Odessa, Hellas, Naples, Barcelone, chaque escale éclair étant représentée par des clichés photos, des clichés tout court.


photo Wild Bunch

Une constante dans tout le film, le parasitage de toute activité de penser par des bruits, des sons, de la musique off n’ayant rien à voir avec le sujet comme une radio qu’on n’écoute pas, une conversation à la table voisine, un téléphone portable qui sonne, etc… Fr3 région débarque au garage Martin en hurlant « c’est bien ici le garge Martiiinnnn? ». Mais le couple Martin, préoccupé par multe questions économiques, politiques et existentielles, sommé par leurs enfants de répondre de leur engagement politique, refuse d’ouvrir la porte ; la journaliste, furieuse, téléphone portable et cigarette, note sans cesse.. ce qu’elle ne voit pas, n’entend pas, idem pour la camérawoman, pin-up en pantalon, casquette et soutien-gorge de maillot qui filme un décor vide… Référence à la nature maltraitée, après l’océan ignoré, collant la pompe à essence du garage Martin, sont attachés, captifs, deux pauvres animaux, un âne et un chameau, invisibles pour les humains. Le film se conclut sur un tour bis en Méditerranée des origines, pavé de symboles, évoquant Athènes et la tragédie grecque, la première photo de la Palestine, les drames comme la peste à Naples de 1943 en même temps que sa libération, un mix Franco/art/foot à Barcelone. Dans l’intervalle, les passagers de la croisière Costa sont redescendus à quai. Epilogue un peu indigeste et confus auquel je n’ai pas tout compris, je suppose qu’il s’agit de faire une synthèse rapide aboutissant à la théorisation de ce qui précède se terminant par « quand la loi n’est pas justice, la justice passe avant la loi ». Le Godard de « La Chinoise » est toujours sur le pont… 


photo Wild Bunch

Le film devient de plus en plus dense et complexe chemin faisant mais il donne un sérieux coup de boost au moral du cinéphile tant c’est brillant, surtout la première partie. Tandis que je regardais le film en VOD sur FilmoTV (merci à eux!), je faisais l’expérience d’avoir en même temps ma télé allumée sur TV Festival de Cannes, le son éteint, et je pouvais mesurer combien ces robes du soir montant les marches, ces présentateurs ravis en smoking, ces froufrous, ces paillettes, ces sourires formatés red carpet, étaient incompatibles avec la venue de Godard au 63° festival de Cannes, absent lundi, jour de la présentation de « Film socialisme »,  invoquant des « problèmes de type grec » et en PS. dans sa lettre d’excuse « avec le festival, j’irai jusqu’à la mort mais je ne ferai pas un pas de plus »…
site officiel du film…


 

Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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