« Guilty of romance » et notes sur « Cold fish » : Sono Sion, le surdoué, et le romantisme neo-punk

Sono Sion, 2010 et 2011, sortie 25 juillet 2012 et ?
  

Pitch.
une jeune mariée timorée et docile, terrassée par l’ennui, décide de travailler comme vendeuse. Recrutée par une cliente pour des photos érotiques, elle finit par se prostituer dans les love hotels qui la faisaient fantasmer.
Réalisé après « Love exposure » et « Cold fish », formant in fine le troisième volet d’une trilogie, « Guilty of romance » a une trame plus cinéphile lorgnant du côté d’un « Belle de jour » (la bourgeoise jeune mariée mourant d’ennui qui se prostitue), du thriller psychanalytique (découverte du cadavre d’une jeune femme mutilée, une professeur de littérature prostituée, abusée enfant), voire littéraire (« The Castle » en référence au « Chateau » de Kafka).
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Le film se découpe en chapitres. Le premier montre une jeune mariée japonaise qui a une vie excessivement traditionnelle, sortant souvent en kimono, préparant les pantoufles de son mari, craignant ses remarques sur sa manière de cuisiner. Izumi est dévouée à son écrivain célèbre de mari avec des journées identiques à l’attendre, le déchausser, lui dire au revoir le lendemain matin, quand un jour, elle démarre l’écriture d’un journal et se rend compte qu’elle veut exister. Ca démarre par un boulot dans un supermarché (comme dans « Cold fish ») à vanter des saucisses mais Izumi est trop coincée, terne, son patron pas content d’elle. Une cliente la repère et lui propose de faire des photos érotiques, plus tard des films X. Du moment où Izumi accepte le passage à l’acte, elle devient nymphomane mais continue à donner le change avec son mari. Dans l’intervalle, Izumi traîne dans les quartiers chauds des love hotels à la recherche du « Castle ». La rencontre d’Izumi avec Mitsuko, professeur de littérature le jour, prostituée la nuit, se fait par l’intermédiaire d’un petit mac qui la « teste » dans un love hotel. Mitsuko la met en garde et lui conseille de partir, évoque la face sombre en chacun, mais Izumi ne l’écoute pas, elle veut la suivre. C’est le tournant du film, Izumi entamme sa reconversion en Mitsuko bis sauf qu’elle n’a pas sa névrose, sa folie, son talent ni son passé/passif. 

Le film démarre sur une enquête de police, une femme commissaire de police est appelée dans la chambre d’un love hotel, elle y découvre un cadavre dont on a remplacé la tête par une tête de poupée japonaise, découpé les organes sexuels. On y revient régulièrement. Trio de femmes libérées, la commissaire de police, la mariée nymphomane, la pute tragique. Couple de femmes en miroir, celle sombre (Mitsuko) qui a choisi sa déchéance, cachant un lourd secret, prostituée plus pour écrire ensuite des livres que par vocation, et surtout pour faire payer le sexe, professeur de lettres comme son père avant elle, et celle lumineuse (Izumi), fascinée par la créativité de la première, attirée par sa beauté, sa liberté, mais futile, hédoniste, sans objectif, pour qui le sexe est ludique, libératoire, jubilatoire. Mais Mitsuko ira plus loin en démontrant l’ignoble des hommes à Izumi qui plongera dans le refuge d’une hébétude ravie.

Le réalisateur contient sa propension à l’hystérie jusqu’au deux tiers du film où il se lâche avec néanmoins un certain contrôle (on est loin du final délirant et gore de « Cold fish »). L’argument du tabou social comme mobile est intelligent, bien que présenté comme une loufoquerie, avec l’irruption de la mère de Mitsuko n’ayant jamais supporté sa mésalliance avec son mari, mort dix ans auparavant, qui n’était pas « de son monde » et qu’elle tient responsable de tous ses malheurs. Sono Sion est un artiste surdoué pour la mise en scène, la photo, l’inventivité, l’audace, tenté en permanence par le trash et l’outrance mais qui ici discipline ses délires. Romantisme trash, névroses familiales, culte de l’absurde, l’univers d’un réalisateur, qu’on considère parfois au Japon comme punk, est omniprésent mais domestiqué, l’énergie créative canalisée.

Et ça donne un film assez génial.

 

Notes sur « Cold fish » (vu au 13° festival du film asiatique de Deauville) :

 

Pitch.
Une jeune fille, dont le père tient une boutique de poissons tropicaux, ne supporte pas sa belle-mère. Surprise en train de voler dans un supermarché, le patron, au lieu d’appeler la police, lui propose du travail. Portrait d’un serial killer.
 


photo Wild side

« Cold fish » de Sion Sono a reçu le prix de la critique internationale : c’est un film japonais gorissime sur le délabrement moral de la société japonaise contemporaine qu’on pourrait bien étendre à d’autres continents. D’après une histoire vraie, le portrait d’un serial killer très spécial. Une jeune fille, Mitsuko, est surprise en train de voler dans un supermarché, son gérant, Monsieur Murata, propriétaire inspiré d’un magasin géant de vente de poissons exotiques, Amazon gold, passe l’éponge à condition qu’elle accepte de travailler et habiter chez lui. Le père de Mitsuko, Monsieur Shamoto, lui-même propriétaire d’un petit magasin de poissons  exotiques, se sent redevable envers Monsieur Murata. De fil en aiguille, Shamoto devient le souffre-douleur et l’homme de main de Murata, qui est en vérité un tueur en série cyclothymique et sanguinaire, dont la spécialité est d' »effacer les gens » en les découpant en morceaux, en calcinant les restes qu’il pulvérise et jette dans la rivière. Un film sans concessions sur les « nouvelles valeurs » de la société japonaise où le bonheur passe par la Ferrari de Monsieur Murata et le sexe frénétique avec les femmes des autres. Malgré un style unique déjanté et original, un humour noir féroce, trop long et répétitif, le film a une première heure qui tient le coup mais la suite, souvent gratuite (dont le final boucherie) est indigeste. « Cold fish » sort en France fin 2011 (à préciser).

AsiaDeauville 2011, rédigé le 13 mars 2011

Ces deux films ont été présentés à l’Etrange Festival 2011 qui se déroule en ce moment (2/11 septembre 2011)…
« Guilty of romance » avait été présenté au festival de Cannes dans la section Un Certain regard. « Cold fish » va sortir bientôt en salles, « Guilty of romance » n’a pas encore de date de sortie connue mais il est repris à l’Etrange festival
au Forum des images : dimanche 11 septembre à 21h30 (salle 300).

article du 7 septembre 2011

 

Notre note

(3 / 5) (4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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