« Je veux voir » : regards croisés sur la ville

Cannes 2008, Un Certain regard, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, sortie 3 décembre 2008
L’image que j’ai retenu longtemps après ma sortie de la projection, ce sont ces deux visages en surimpression sur la ville de Beyrouth dévastée, ces deux visages eux-mêmes derrière la vitre d’une voiture, ces regards croisés sur l’étendue du désastre, ceux de Catherine Deneuve, la star, l’icône, la lumière, l’étrangère lumineuse, et de Rabih Mroué, l’acteur fétiche des deux réalisateurs libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, avec qui elle partage cette originale expérience cinématographique « Je veux voir »…

« Je veux voir », elle le dit de dos derrière une autre vitre, celle de sa chambre dans un builging dominant la ville, sans doute son hôtel qu’on imagine confortable, voire luxueux, elle le répète et se retourne, Deneuve, la star, est une personne de chair et de sensibilité aussi, à Paris, elle regarde sa télé, elle voit par bribes des images terrifiantes de la guerre, aujourd’hui, sur place pour une soirée de gala, elle veut en profiter « pour voir », se faire sa propre idée, avoir son propre regard sur la ville… Un regard qu’ont suscité les réalisateurs pour une double raison, d’abord, eux-mêmes pensent qu’ils ne voient plus leur ville, harrassés par les conflits, découragés… ensuite, ce regard est celui d’une étoile qui va symboliquement éclairer leur pays d’une lumière particulière, un certain regard… Le film fut sélectionné à Cannes cette année dans la section bien nommée Un Certain regard.
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Le regard croisé de Catherine Deneuve et Rabih Mroué, eux-mêmes mis en présence sous le regard de la caméra où ils font connaissance, est filmé un peu en improvisation, ensemble, ils vont visiter le pays, de Beyrouth au village natal de Rabih Mroué à la frontière sud avec Israël, un village où il n’est jamais retourné depuis des lustres, où il ne retrouvera plus ni sa maison ni même sa rue… La conversation des deux protagonistes est d’abord hésitante, on parle de tout et de rien, de l’interdiction de fumer qui n’est pas en vigueur au Liban, car Deneuve fume de minces cigarettes blondes comme elle par nervosité, timidité, tout comme elle est polarisée sur le port de la ceinture de sécurité, quand un bombardement (en réalité, un exercice militaire, elle l’apprend ensuite) sur la route la terrifie, remontée en voiture, elle engueule presque Rabih qui n’a pas mis sa ceinture, c’est sa façon d’agir, de ne pas rester passive, d’être un sujet, fumer, mettre sa ceinture de sécurité, la marge d’action est étroite, lui sourit en mettant sa ceinture pour lui faire plaisir, la rassurer, c’est touchant, indiscible, une complicité s’est nouée.
Les incidents de tournage sont, non seulement incorporés au film mais utilisés pour montrer les difficultés des conditions de vie sur place et des conditions de tournage d’un film nécessitant multe autorisations et de la chance… Tels ces lieux où l’on jette soudain des pierres, on entend, on voit vaguement des pieds, une caméra qui va s’éteindre, ou, au contraire, cette autorisation inespérée de tourner à la frontière… Sous contrôle des caméras, des gardes du corps, qu’on aperçoit, qu’on entend, soudain, Rabih, ennivré par la récitation d’un passage de « Belle de jour », va se tromper de route! Il le disait en français, elle lui a demandé de le dire en arabe, auparavant, elle avait banalisé, pourquoi on se souvient de certains passages d’un film, et puis, catastrophe, l’équipe leur hurle de stopper, les fait sortir de la voiture avec des précautions immenses : la route qu’ils viennent d’emprunter n’est pas sécurisée, elle peut être minée : pour marcher quelques mètres, Rabih Mroué et Catherine Deneuve doivent poser leur pas sur les traces de roues dans la terre… Ensuite, un homme de la sécurité va récupérer le précieux sac à main de Deneuve qu’elle serre souvent contre elle comme un doudou, redescend la voiture seul en marche arrière, c’est la scène la plus choc sur comment on vit dans un pays encore habité par la guerre, après…
Dans la dernière partie du film, on retrouve Deneuve dans son rôle de représentation qui n’est pas moins terrifiant, narcissiquement parlant, les flashes crépitent, elle le sait, elle a l’habitude mais prend-on jamais l’habitude d’être une image parfaite, elle est rentrée en elle-même, à la fois présente et absente, ailleurs, une madone très pro serrant des mains, recevant des hommages qu’on devine tant de fois répétés, que pense-t-elle… A table avec l’ambassadeur, les notables, elle s’anime « j’attends un ami… », elle regarde de l’autre côté de la pièce, son regard s’est allumé, Rabih Mroué hésite à la rejoindre, le jeu des regards dans la foule chic, ils sont encore mentalement en tête à tête sous le feu des caméras dans un lieu aussi protégé que la route hier était incertaine, de regardés en train de voir, ils sont à présent filmés en train de se regarder l’un l’autre…Cinéma en immersion, cinéma vérité, entre documentaire et fiction, cinéma sur le cinéma, à quoi sert le cinéma dans des circonstances aussi tragiques, peut-il avoir une fonction, une mission de témoigner, regarder, apaiser? D’éclairer ce qu’on ne voit plus, l’esprit embrouillé de cauchemars, comme on allume la lumière dans le noir? Une expérience  à la fois humaine et cinéma en cascade, pour l’initiateur du projet, pour les réalisateurs, pour les deux acteurs, Rabih Mroué et Catherine Deneuve, et pour les spectateurs, chacun a sa part de découverte, chacun « veut voir »… Il faut voir ce film…



Notre note

(4 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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