« L’Ange noir » : hommage à la femme fatale

Jean-Claude Brisseau, 1994
C‘est sans doute mon côté midinette mais j’aime « L’Ange noir » de Brisseau, je ne m’en lasse pas, après plusieurs visions du film, je suis toujours captivée par cette femme fatale au superlatif créée sur mesure pour Sylvie Vartan qui a l’intelligence de jouer sobrement, la voix en sourdine, monocorde souvent, mélodieuse en noir, le regard mat et buté, impénétrable. Habillée en Saint Laurent, tailleurs ou robes strictes, en blanc ou en noir, une fois en beige, sac Chanel en bandoulière, bas fumés, lingerie noire ou blanche, elle représente autant la grande bourgeoise chic que la call-girl de luxe, parfaite ambiguité. Le film repassait dimanche soir sur le satellite, je n’ai pas résisté à le revoir encore, ce fut comme si je le découvrais… La photo de Zoé jeune, déchirée, recollée, une vraie photo de Sylvie Vartan du temps du Ye-Yé, que conserve sa mère dans le film, quel must…Dans le hall d’une maison cossue, une femme blonde en blanc tire sur un homme à bout portant, elle vide le chargeur, il s’écroule, elle dit alors à une femme brune se déplaçant comme un fantôme « viens! » et les deux femmes se dirigent vers une chambre du rez-de-chaussée : sur le lit, la brune déchire brutalement les vêtements de la blonde, arrache son soutien-gorge, la gifle, Sylvie Vartan/Stéphane Feuvrier se relève et appelle la police en confessant qu’elle a tué un homme qui a essayé de la violer. Prévenu en urgence, son mari, Michel Piccoli/Georges Feuvrier, juge d’instruction redouté et notable parmi les notables de Bordeaux, se précipite avec Paul, un ami avocat, qui accepte de défendre son épouse. Dans la foulée, Stéphane Feuvrier est emmenée en prison avec de grands ménagements…

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photo Les Films Alain Sarde 

Très vite, l’enquête fait le lien entre le mort, un truand politisé du nom de Swadek Aslanian, et les bonnes oeuvres de Stéphane qui visitait les prisons, ne l’aurait-elle pas aidé sans le vouloir à recouvrir la liberté? Paul, l’avocat, comprend rapidement que le passé de Stéphane est trouble, il enquête avec l’aide de messages anonymes, retrouve sa mère, son frère, qui ne l’ont pas revue depuis des décennies, et l’homme de la photo compromettante, pas Aslanian, l’autre, devenu agent de stars, qui ne s’est jamais remis d’avoir aimé Stéphane quand elle s’appelait Zoé et travaillait dans un claque classe. Une photo de partouze avec Zoé/Stéphane et Madeleine, la femme brune du début du film, quand elles avaient 17 ou 18 ans, un cliché dont il faut racheter à présent les négatifs à un maître chanteur anonyme pour éviter le scandale (là aussi, photo montage avec Sylvie Vartan très jeune).Située dans les vignobles, la maison de Georges et Stéphane Feuvrier est immense, la grande bougeoisie de province fortunée, coincée, hypocrite s’y retrouve pour des dîners, des soirées. La dernière scène est un hommage ostentatoire au film noir avec la descente de l’escalier par Stéphane en robe longue lamé noir, superbe et tragique, le scandale muet qu’elle provoque en vampant une femme (le baiser sur l’escalier), en disant tout haut ce qu’on n’ose pas penser, et son départ marchant de dos vers un taxi qu’elle ne prendra jamais. De cette région bordelaise, Brisseau va tirer une ambiance sombre et rougie, des scènes intérieures comme des tableaux vivants, superbes, bien que le film tire déjà dans le sens des obsessions nymphettes de Brisseau (scène de fantasmes dans le bureau de l’agent artistique qui se souvient de Zoé, scène de Cécile se caressant face à la caméra dont elle sait qu’elle filme pour le pire), le personnage de la fille de Stéphane Feuvrier, Cécile, en étant le parfait prototype, mais ici, il est mis en échec par la femme fatale : s’épuisant à ruiner sa mère qu’elle déteste, Cécile n’aura jamais la vedette pour autant. Dans la scène où elle impose une vidéo vengeresse à sa mère, cette dernière n’est désespérée que par la trahison de son amant (on voit le regard de Sylvie Vartan s’embrumer à l’écoute de certains mots seulement), dans la scène finale, malgré tout le mal qu’elle s’est donné, la fille n’a toujours pas réussi à intéresser sa mère qui ne la voit pas…


photo Les Films Alain Sarde
Tout est trop dans ce film et pourtant tout fonctionne, Brisseau a mis le paquet en construisant sa femme fatale, violente, vénale, infidèle, impitoyable, dévoyée, mais sauvée par l’amour fou qu’elle porte à un homme de sa jeunesse qu’elle vénère, une dame de pique désespérée qui se meurt d’ailleurs intérieurement du jour où elle a tué son amant, comme une dame aux camélias noirs. Amour fou et anarchisme, Zoé et Aslanian sont liés aussi par la haine de la société, ce dernier joue à Robin des bois, redistribuer l’argent des casses, prêcher à la télé, mais, elle, tranformée en Stéphane, croit toujours à la révolution sociale, se comportant en aspirante terroriste infiltrée chez les bourgeois, exécutant les ordres du maître (quand l’avocat l’interroge, en prison, elle répond qu’Aslanian a jugé plus utile qu’elle demeure l’épouse d’un juge).A la jonction entre « Noce blanche » (1989) et les films du Brisseau d’aujourd’hui ayant pour sujet unique sa fameuse recherche du plaisir féminin chez les très jeunes femmes, prétexte à faire du porno soft un peu ridicule (comme dans le consternant « A l’Aventure »), un penchant obsessif qui lui a valu bien des déboires, on trouve déjà quelques scènes annonciatrices de la suite mais ici bien intégrées à l’ensemble, avec le bon dosage, et surtout très bien filmées, très belles.

Beau casting avec aussi Philippe Torreton, Tchéky Karyo, Bernard Verley…. Voilà donc l’époque où Brisseau faisait du grand cinéma, il y a presque quinze ans.PS. Un mot sur le scénario « original » de Brisseau, il y a quelques années en voyant par hasard « La Lettre » (1940) de William Wyler, je me suis rendu compte, stupéfaite, que « L’Ange noir » racontait exactement la même histoire que « La Lettre » dans un décor aux antipodes (en Malaisie)… Très troublante coïncidence…

 

Notre note

5 Stars (5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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