"L'Homme de Londres" : quai des brumes

Béla Tarr, compétition Festival de Cannes 2007, sortie 24 septembre 2008

Pitch

Un homme humble et solitaire, témoin d'un crime, est tenté de changer de vie et d'échapper à son destin médiocre en s'appropriant de l'argent volé pour mener une existence matériellement plus confortable mais sa vie sera-t-elle meilleure pour autant? Quel sera le prix à payer?

 

Dans la nuit, un paquebot accoste sur le port, du pont du bateau, un homme lance une mallette sur le quai, un autre homme s’en empare. Depuis les grilles de sa prison en verre, Maloin, le gardien d’une sorte de phare, les montants de ses fenêtres lui découpant l’horizon en tranches, comme autant de barres noires verticales (superbe mise en scène, la scène est montrée comme la voit le personnage principal qu’on a pas encore découvert), observe le débarquement des passagers qui s’engouffrent ensuite dans la rame d’un train fantômatique. Plus tard, Maloin voit deux hommes se disputer sur le quai et l’un deux précipiter l’autre à la mer. N’y tenant pas, Maloin (Miroslav Krobot) va plonger et récupérer la mallette dans l’eau noire du port. A partir de cet instant, cet homme taciturne, résigné à la solitude immense d’un travail ingrat et répétitif, devient nerveux, irritable, de retour chez lui, il provoque des tensions, se dispute avec sa femme et sa fille. Soudain, Maloin prend conscience que sa fille unique Henriette est exploitée par une patronne qui lui fait faire le ménage en petite tenue. Soudain, Maloin se rebiffe devant la précarité de son existence, qu’il n’avait jamais pensé à remettre en question, résigné au déclin naturel d’une morne existence de labeur sans gratification, sans ambition, sans tendresse, pavée de rituels monotones qui remplacent la vie, le travail de nuit, le bar, la partie d’échecs, les repas presque muets en famille.—–


photo Shellac distribution

Pendant ce temps, Brown, le voleur, premier détenteur de la mallette, demeuré en ville, suit Maloin dans les rues du port, puis, viendra un policier anglais qui recherche Brown pour lui proposer un marché : la victime, à qui on a volé cet argent et qui l’envoie de Londres, est disposée à ne pas porter plainte, mieux, à payer une prime pour récupérer son bien.
Adapté d’un roman de Simenon, Béla Tarr a somptueusement capté la quintessence de l’esprit des romans noirs de Simenon avec un impossible pari qu’il mène à bon port… si l’on peut dire… montrer l’immontrable, filmer l’indicible, ce qui se passe dans la tête de Maloin, cette tempête violant un esprit innocent confronté à la corruption et à la remise en question d’une vie : les affres de la tentation de détourner cet argent volé ailleurs, tombé du ciel, pour se consoler d’une existence de robot, dont il n’avait jamais osé se plaindre auparavant, préférant la résignation à la souffrance, une vie anesthésiée, presque déjà morte. La scène où Maloin, qui a forcé sa fille à démissionner, l’emmène dans une boutique lui offrir une fourrure, est celle du défoulement, de l’exultation, tenir tête à la mère Thénardier qui maltraitait sa fille, dépenser enfin sans compter, être quelqu’un d’important dans le regard du vendeur… La possibilité d’une autre vie prend corps dans cette scène charnière… Mais la réaction de l’épouse de Maloin ( Tilda Swinton) le renvoie à la perte de sa dignité, la seule valeur qu’il possédait sans s’en rendre compte…


photo Shellac distribution

Dans ce film sublime, osons le mot adéquat, on est, dès les premières images, immergé dans la brume nocturne du vieux port de Bastia, où les objets dilatés, obèses, grossis, sont filmés comme des personnages et les silhouettes des hommes comme des insectes, tout petits, minuscules, jouets du destin. Dans cette nuit blanche, le visage de Maloin, omniprésent, terrain miné de cette révolution muette qui violente son esprit écartelé entre le bien et le mal, en proie au conflit : la richesse volée, promesse d’une autre vie, ou la dignité dans l’humilité… Car du vieux-port de Bastia, où le film a été tourné, on verra des images à pleurer de beauté, l’église Saint Jean dépassant d’une tête les immeubles du vieux-port, les ruelles en aplomb se découpant virtuellement en minces ruelles symétriques dessinées dans le ciel, la citadelle surplombant le port, le départ des quais longeant la promenade Thyrénienne ; jamais cette ville, montrée dans les guides touristiques sous un soleil béat, n’aura trouvé meilleure photographie que celle ici de Béla Tarr en noir et blanc révélant l’envers du décor, celui d’une cité insulaire à la mélancolie atavique, enlisée dans le passé en regardant la mer, guettant l’acalmie des vents, le retour du beau temps, entre brume paralysante et surexposition blanche aveuglante. Comme Maloin est à la fois enfermé dehors dans sa tourelle en verre et happé mentalement par les départs
des bateaux qui lèvent l’ancre, assigné à résidence dans une prison transparente face à l’infini de la mer… 


photo Shellac distribution

On vit ce film magnifique et hypnotique comme on assiste à une messe païenne, l’émotion au bord des larmes dévorée par une musique d’orgues douce et lancinante, parfois une touche d’accordéon des marins rentrant au port quand Malouin se dirige vers le bar. Ces silhouettes, ces visages, ces fragments d’objets quotidiens prenant toute la place, cette nuit qui semble persister même en plein jour, autant d’images obsédantes miroir d’un esprit torturé soumis au vertige de changer malhonnêtement son destin. Le comportement de Maloin est universel, l’illusion qu’on peut changer de vie, cette liberté illlusoire à la portée de rêve, est le carburant qui permet aux hommes de tenir le coup. On n’est pas loin du chef d’oeuvre… un film comme on en voit un toutes les morts de papes… où l’esthétique est hissée à un tel degré d’empathie avec son sujet qu’elle vous désarme, vous bouleverse, vous submerge… Un film à voir, un film à ressentir en se laissant emporter, immerger, happer sans retenue, d’ailleurs, a-t-on le choix… dès les premières images, on est embarqué malgré soi sur les quais, sous ce soleil noir…
 

Notre note

(5 / 5)

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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