Les Grandes personnes" et "La Sangre brota" : subtile comédie française et cinéma argentin crucifié, Semaine de la critique, fin…

Cannes 2008, Semaine de la critique, Anna Novion, sortie 12 novembre 2008, Pablo Fendrik, sortie 29 avril 2009
Pour finir ma visite à la reprise de la semaine de la critique à la cinémathèque, deux films aux antipodes, l’un subtil et pudique, l’autre glauque et exhibitionniste, une bouffée d’air pur en Suède ou un calvaire dans l’Argentine exangue d’aujourd’hui… « Les Grandes personnes » d’Anna Sauvion / France



Il existerait encore des films « normaux »… Espèce en voie de disparition dans le paysage Cannois… Cette subtile comédie de moeurs en est l’exemple, ni sexe, ni violence, encore moins de drug and rock’n roll, ni serial killer ni pédophile ni inceste à l’horizon, ça en deviendrait presque original… Chaque année, Albert, bibliothécaire à la BNF, emmène sa fille Jeanne en vacances visiter un pays sur les traces d’un pan d’histoire, le nez vissé dans ses guides touristiques. Cette année, c’est en Suède qu’il s’est promis de retrouver un trésor Viking caché. Arrivés dans leur maison de location, la propriétaire a oublié de quitter les lieux, faisant une confusion dans les dates de vacances. La blonde Annika promet de trouver une solution pour le lendemain, flanquée d’une amie française de passage, Christine, costumière de théâtre, furieuse d’être obligée de déménager. Finalement, tout le monde passera ses vacances dans la maison d’Annika à la grande joie de Jeanne que les deux femmes distraient et emmènent danser. Ce qui n’est pas du goût d’Albert qui voit ses petites manies mises en pièces, la trousse de secours que Jeanne oublie en allant se baigner, la manière fantaisiste de faire la vaisselle de sa fille, le spectre d’un possible petit ami, tout contrarie ce vieux garçon pourtant père par accident d’une adolescente. Un jour qu’il accepte de faire le quatrième au Badmington, Albert se foule la cheville…

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photo Memento films
Très finement, la comédie s’obscurcit… un peu… de la réalité de la vie de chacun, par petite touches impressionnistes, ces coups de fil que passe Christine à un amant absent, cet ancien fiancé d’Annika qui revient au pays, la mère de Jeanne partie en Nouvelle Zélande quand elle avait deux ans, ce beau suédois aux cheveux d’or qui plait tant à Jeanne mais en embrasse une autre… Pas de drame, des regrets latents, un brin de nostalgie qu’on refoule, des souvenirs archivés (Darroussin ne se souvenant plus comment il a rencontré la mère de Jeanne), des amours naissants à contretemps (le rapprochement furtif entre Albert et Christine stoppé par un évènement extérieur), la vie continue, un peu moins légère quand on y pense…Quel film délicieux, quelle bouffée d’air pur (suédois), Jean-Pierre Darroussin est immense dans son bermuda à carreaux, le dos voûté, le détecteur de métaux en bandoulière (scène savoureuse où il cherche la boucle d’oreille en or de Christine pour tester l’appareil), dans ce rôle de bibliothécaire poussiéreux, suspicieux, hermétique à toute nouveauté, empli malgré tout de bonne volonté, que l’idée d’une promenade sur les traces du Viking fantôme ravit comme un vieil enfant lisant un livre d’aventures. On retrouve avec plaisir Judith Henry dans le rôle de Christine, femme émancipée, endurcie par une vie qu’on devine difficile. Un film tendre et pudique, tout en nuances, souriant et grave, un film non exhibitionniste où devine plus qu’on ne voit ou entend, où rien n’est montré mais suggéré, esquissé, le pinceau léger, un objet rare dans le cinéma actuel…


photo Memento films
« La Sangre brota » de Pablo Fendrik / Argentine


photo Acrobates films

Il serait sans doute plus moderne de s’extasier sur ce film quand on en sort au pas de course tant c’est pénible à regarder… La nouveau cinéma argentin, le plus souvent désespéré, naturaliste et violent, si il peut être brillant et attachant (« Leonera » en compétition à Cannes) est quelquefois une épreuve (« Salamandra » à la Quinzaine des réalisateurs) et « La Sangre brota », tableau sanguinolent de personnages crucifiés,  peut s’avérer un chemin de croix pour tout le monde : personnages et spectateurs… Démarrant et se terminant sur une étreinte, violente et défoncée, la première étreinte entre un junkie et sa petite amie, le beau mec, à l’allure soigneusement destroy, avalant de l’ectasy à la sortie, en sang, la seconde et dernière étreinte, les mêmes, le garçon absout par la petite amie trompée qui venait de lui rendre la politesse avec un autre, le beau mec du début aussi frais que le Christ descendant de la croix, le visage recouvert d’un enchevêtrement (plus esthétique qu’il n’y paraît) de cheveux collés et de sang séché. D’entrée, cette esthétique du crade est pesante, il faut aimer… La coupe de cheveux compliquée et trop décoiffée  du héros Leandro, furieusement tendance, le blouson de cuir, la démarche du mec paumé de chez paumé, les ongles vernis soigneusement écaillés de la fille, tout irrite. La pléthore de gros plans qui s’abat sur le spectateur, souvent tellement dilatés qu’on est pas loin des clichés au microscope dans un labo de recherche, le jeu permanent entre le net et le flou, le son normal ou amorti, alternant avec quelques séquences classiques quand on filme les parents (ce qui n’est pas mal vu, a priori, cette juxtaposition adolescence/âge adulte, image floue/image nette), l’ensemble résonne cinéma qui se regarde filmer, coquetteries de cinéaste qui veut faire style à tout prix.

photo Acrobates films



L’histoire ou ce qu’il en reste, vu l’explosion du récit à l’image de celle des personnages… Un chauffeur de taxi, prof de bridge à ses heures avec son épouse Irene, femme revêche et dure qu’il trompe avec une dame démodée férue de relaxation…, se voit demander par son fils aîné, qui a quitté la maison depuis quatre ans et vit aux USA, de le dépanner de la somme de $2000. Pendant ce temps, le fils cadet, Leandro, en veut aussi aux économies des parents pour acheter un stock d’ectasy à revendre pour s’offrir un billet d’avion pour l’Amérique. Chemin faisant, Leandro se rapproche d’une cousine éloignée, dangereuse Lolita au visage d’ange et à la sidérante absence d’illusions sur la vie, qui trouve normal de se prostituer pour aider sa mère, vilaine harpie vindicative, à élever le petit dernier. Dans cette ambiance glauque, habilement sophistiquée à l’envers, où tous les protagonistes sont censés retrouver leur bestialité au service d’une improbable rédemption, on a vite fait de se désintéresser des coups et des hématomes et de toutes les variations sanguines de ce calvaire christique des uns et des autres, de cette crucifixion au superlatif, on décroche vite, trop, c’est trop et depuis le début… (Pourtant, on sort perplexe de ces films argentins tellement douloureux et livides, hurlant, crachant, leur souffrance, habités par la mort, un cinéma dépressif, impitoyable et gris, miroir d’un pays économiquement traumatisé). 

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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