Les reines des docs de l’oncle Sam : « Diana Vreeland : the eye has to travel » « The Queen of Versailles »

38° AFF de Deauville, Lisa Immordino, sortie 3 octobre 2012, Lauren Greenfield, sortie?
  
Les docs de l’oncle Sam pourraient constituer un festival en soi, section peu mise en valeur lors du festival de Deauville, les films reprogrammés tôt le matin… Le festivalier a donc tendance à préférer voir les films de fiction en compétition avant les documentaires bien que cette année, pour la 38° édition du festival du cinéma américain, on en ait passé certains dans la grande salle du CID. Ici, deux docs, deux reines de beauté, si l’on peut dire, l’une, Diana Vreeland, dans le doc éponyme, papesse de la mode au siècle dernier, l’autre, ex-Miss Floride, ayant épousé un multi-milliardaire dans « The Queen of Versailles ». « Diana Vreeland : the eye has to travel » de Lisa Immordino-Vreeland

Pitch.
Portrait de Diana Vreeland (1903-1989) qui a régné au XX° siècle, 55 ans durant, sur le monde de la mode. De la Belle époque à Paris au Metropolitan museum
à New York en passant par « Harper’s bazaar » et « Vogue ».
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Le doc utilise les enregistrements de Diana Vreeland avec son biographe lors de la rédaction de son livre de mémoires. Un film assez classique et respecteux (la réalisatrice a épousé son petit-fils) mais avec un ton souvent Swinging London, comme DV l’aimait, on l’apprendra, le générique du début sur les Stones (« She’s like a rainbow »), le générique de fin sur David Bowie. Beaucoup d’extraits de films dont le fameux « Qui êtes-vous Polly Maggoo? », satire du monde de la mode réalisée par le photographe William Klein, beaucoup de photos des magazines « Harper’s Bazaar » et « Vogue » dont DV fut la rédactrice en chef, des interviews de ses anciens modèles devenus par la suite des actrices : Lauren Hutton, Marisa Berenson, Cher, Ali Mc Graw (qui fut son assistante). Car DV découvrit des modèles comme Lauren Bacall! Mais aussi des anciens modèles cultissimes des années 60 comme Veruschka (découverte dans « Blow up », aristocrate allemande mesurant 1,85m), des photographes comme David Bailey, compagnon du top des tops Jean Shrimpton (qu’on aperçoit). Twiggy dite la brindille, Jean Shrimpton dite « La Shrimp », Mick Jagger (interview 1964), que du Swinging London, on vous dit… Une période que DV semblait attendre depuis ces années folles qu’elle a tant aimées.

Diana Vreeland avec Richard Avedon (photo Magnum)

Née à Paris, DV n’aime pas parler de son enfance excepté pour se souvenir du magique des lieux, Paris, Londres, toute sa vie, elle n’aimera vraiment que ces deux villes. Pourtant, sa famille émigre à New York quand elle a dix ans, elle ne parle pas anglais, elle ne s’adapte pas, une école russe de danse va la sauver, ce qui explique sans doute son allure, son port de tête altier. Mais la mère de Diana Vreeland dont elle parle peu volontiers, une femme belle et excentrique, lui préfère la beauté de sa soeur, se désolant de la trouver « si laide ». La conclusion de l’enfance de DV c’est qu’il faut tirer parti de ses défauts, « sortir du lot », « sa vie, on la fabrique soi-même » (sic) ; on vérifie ce choix au cours du récit, quand un modèle a un cou trop long, DV en tire parti, l’accentue (Marisa Berenson, par exemple), quand elle fait poser Barbra Streisand, elle met en valeur son « nez de Nerfertiti » de profil en couverture de « Vogue ». La beauté, DV va la trouver chez son mari, 46 ans de mariage avec un homme magnifique, deux fils interviewés dans le doc.


Après avoir claqué la porte de « Harper’s bazaar » (elle y a passé 25 ans), Diana Vreeland se fera virer plus tard (en 1971) de chez « Vogue », puis, après un an couchée (d’après elle), retombera sur ses pattes en étant engagée au Costume Institute du MET (en 1973) où elle organisera des expos aussi prisées des people que les fêtes du « Studio 54 » car elle a connu aussi Warhol, la Factory, Jackie Bouvier-Kennedy, etc…  Sa méthode chez « Vogue » : le rêve, faire voyager fantasmatiquement les lectrices en transportant (souvent lors de coûteux voyages de 3 semaines des équipes de « Vogue ») des modèles habillées comme des reines posant dans des décors de rêve très exotiques, un vrai film d’aventure avec des top models les plus sophistiqués possibles : des femmes, des lieux, des robes inacessibles. Les préceptes : « On offre aux gens ce qu’ils veulent sans le savoir » (sic), « montrer aux gens ce qu’ils ne peuvent pas s’offrir » (sic), en cela, DV est avant-gardiste d’une société de la frustration et du star-system sauf qu’elle privilégie les reliefs des personnalités originales aux canons traditionnels de la beauté : le strabisme de Lauren Hutton, le nez de Barbra Streisand, le gigantisme de Veruschka (à qui il faut trouver un partenaire de 2,15m), la maigreur anorexique de Twiggy, les icônes de DV sont atypiques, pas « parfaites », lui ressemblent en quelque sorte, celle que sa mère appelait « son affreux petit monstre »… Le film ouvre et ferme sur son hideux et baroque salon rouge sang, où elle pose, qu’elle appelait « son jardin en enfer » (pas certain qu’il ait été pavé de bonnes intentions, ce salon…)

Veruschka et David Hemmings dans « Blow up » d’Antonioni
« The Queen of Versailles » de Lauren GreenfieldPitch.
L’ascension et la chute d’un couple de milliardaires ayant fait fortune dans l’immobilier. Ils n’habiterons jamais leur maison inspirée de Versailles, la plus grande des Etats-Unis.

Ici, un culte, celui de l’argent, de l’accumulation insatiable des biens matériels jusqu’à ce que la crise boursière de 2008 en décide autrement. Un couple formé par David Siegel 74 ans, un homme « parti de rien » et son épouse, Jacqueline, 43 ans, ancienne Miss Floride et ingénieur IBM. Lui a eu au départ une idée de génie : vendre des parts de multi-copropriété à des gens qui dépensaient trop pour des séjours médiocres de vacances à l’hôtel, leur proposer alors d’acheter une semaine par an dans un appartement beaucoup trop luxueux pour leurs moyens, c’est la naissance de Westgate resorts qui va bientôt devenir gigantesque. Le film suit l’ascension et la chute du couple Siegel, son mode de vie fastueux et, surtout, ce qui va s’avérer son talon d’Achille : la construction de la maison la plus grande des USA, inspirée modestement de Versailles, un palace de 8360 m2 qu’il n’habiterons jamais. Lors du doc, les Siegel habitent 2400m2 où ils se sentent à l’étroit…

6 enfants dont deux nièces, plus lucides, qui n’ont pas toujours connu l’opulence, des domestiques, des avions privés, un bar à sushis, des boots Gucci à $17 000, et bientôt Las Vegas, Westgate towers, le building le plus cher du monde, sur le « Strip », la clientèle visée étant alors les joueurs des casinos. En septembre 2008, la crise de Wall Street met un stop à l’ascension de David Siegel, les banques ferment le robinet, c’est le début de la descente, en 2 ans, sa société licensie 7000 employés, plus tard on en viendra à vendre leurs biens. Touchante Jackie qui n’en revient pas de prendre un vol régulier, que la voiture louée à l’aéroport n’ait pas de chauffeur! Malgré tout, si son épouse a un certain courage, lui est odieux avec elle, lui rappelant son âge, se mettant en colère quand on laisse l’électricité allumée, ne rêvant qu’à remonter la pente.

Le film est d’autant plus « parlant » qu’il traite de la spéculation immobilière et des fortunes délirantes de quelques uns bâties sur le crédit et le surendettement et donc dépendant de la « santé » des banques. L’histoire individuelle n’est pas inintéressante pour autant, l’ambition partagée du couple semble être de se remplir d’objets et de biens matériels jusqu’à l’indigestion, pour « se sentir riches », comme ils le diront dans le doc, de dilater l’espace jamais assez immense pour eux, les salles de bain et les cuisines jamais assez nombreuses. Dans ce sens, la construction en cours de leur Versailles, ces travaux qui ne seront jamais terminés, apparaît comme la seule limite qu’ils se sont fixée sans le vouloir car on imagine bien que si, sans la crise, le couple Siegel avait eu les moyens d’y habiter, il n’aurait pas mis longtemps à rêver d’une maison encore plus grande. Angoissant le système de valeurs du couple Siegel, flippante la ruine du jour au lendemain qui les laisse désemparés, car ce film est plus touchant que l’histoire écrite sur le papier, un film semblant immergé dans le quotidien de cette famille, le facteur humain très bien pris en compte d’autant que Jackie Siegel, dans son ingénuité d’une vie depuis trop longtemps coupée de la réalité, est plutôt sympathique et naturelle dans sa façon de raconter les choses.

 

post 21 septembre 2013

Notre note

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Posted by:

Camille Marty-Musso
Créateur et responsable éditorial du site www.cinemaniac.fr, en ligne depuis janvier 2006.

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